Affichage des articles dont le libellé est Billet. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Billet. Afficher tous les articles

dimanche 7 mars 2021

Pourquoi je ne sais pas dire cerise par Guillaume Métayer


"Sur le bout de la glotte

L’Institut culturel aimait travailler avec moi. Depuis quelques mois, du moins. J’en étais vaguement interloqué mais plutôt heureux. Je le vivais comme une sorte d’élection, presque de promotion. Un jour, la responsable m’avait entendu dans un débat sur la littérature hongroise, et elle s’était rappelé mon existence, qu’elle avait oubliée sept ou huit ans plus tôt alors que j’avais déjà passé une tête dans des débats de l’Institut culturel. Depuis quelques mois, j’y avais passé tout le corps, on aurait presque dit que j’y passais ma vie. Disons que j’y suis revenu trois, quatre fois, en un temps record. Une coqueluche.

Je ne suis pas spécialiste de la langue de l’Institut. J’en ai chanté des comptines, traduit quelques poèmes, j’ai fait quelques voyages dans le pays, glané quelques diplômes çà et là, à la valeur toute relative. Dans ma vraie formation initiale, on ne pouvait pas faire de séjours linguistiques : littérature française, latin, grec.

Quant à mon autre grande passion, c’est la langue et la littérature hongroises. Aussi, ce soir là, je ressentais quelque appréhension à présenter une soirée avec deux vraies grandes traductrices professionnelles de la langue de l’Institut. Mon baluchon de bon élève ne faisait pas contrepoids à l’angoisse. Je jetais toutes mes forces dans mon point faible. J’avais lu leur livre avec passion, griffonné les jolis beaux volumes au crayon à papier, comme j’aime faire avant les rencontres littéraires, reconnaissant envers l’existence des points d’exclamation, d’interrogation et surtout des smileys pour marquer les passages émouvants, étranges et humoristiques. J’avais pris, comme souvent, des notes sur de multiples feuilles volantes, tel le gamin de L’Argent de poche, prêt à y fourrager comme dans des feuilles d’une salade livide, le jour J, comme si l’angoisse de ne pas trouver la question suivante activait mon cerveau…" La suite sur recoursaupoeme.fr

Guillaume Métayer
Poète et traducteur littéraire des langues hongroise et de allemande, animateur de la revue Po&sie, Guillaume Métayer est également chargé de recherche au CNRS, membre du Centre d'étude de la langue et de la littérature françaises des XVIIe et XVIIIe siècles (CELLF).

 

jeudi 5 janvier 2017

Vienne et Budapest, si proches, si lointaines

"Par Pierre Waline
La veille d’un match Autriche-Hongrie, une vieille dame demande à ses petits enfants: « Mais contre qui jouent-ils donc ? ». L’anecdote est là pour nous rappeler le bon vieux temps de la double monarchie, alors que Vienne et Budapest étaient des villes sœurs.
Deux sœurs qui, aujourd’hui, sembleraient plutôt se tourner le dos, quand elles ne se boudent pas. Et pourtant, comme elles se complètent ! Bien différentes, certes : Vienne, la blonde sage et prude ; Budapest la brune effrontée et sauvageonne. Mais à croquer toutes deux à pleines dents pour notre plus grand plaisir." La suite sur hu-lala.org

mercredi 18 mai 2016

Saints de glace par Flora

Vague de froid dehors et dedans. Peut-être même plus encore à l’intérieur.
Un moment difficile à passer. Pas le premier, ni le dernier - avec un peu de chance.
Tout le monde connaît ce genre de baisse de tonus. Parfois, la cause en est palpable, bien plus grave qu’une déprime saisonnière ou une opposition des planètes. On cherche une branche pour s’accrocher.

Le Web pullule de phrases bien-pensantes, gorgées de sagesse proverbiale, antique ou plus récente. Cela ne manque pas, des gens qui savent ce qu’il faut à leurs congénères bancals pour tenir debout. Toujours prêts à tendre la béquille morale, pour apporter la preuve de leur savoir-faire à colmater les fissures psychologiques.

Il y a des sites, des blogs spécialisés dans le deuil. Tel prédicateur converti en « self made » psychologue vous noie dans un flot mielleux, telle autre « belle âme » au regard pénétrant, à qui ses propres tourments passés confèrent la mission d’assommer ses « clients » de sentences creuses. Tu es plus bas que terre, tu souffres du manque de l’être cher, cruellement, inconsolablement. Tu cherches un peu de compassion, un mot, un geste, pour desserrer l’étau. On t’assène: «Le temps ne guérit rien. Apprends à vivre avec ta douleur.»

Un peu plus loin, on consent à un chouïa d’avancement, avec une pincée de concession: « Le temps atténuera peut-être les blessures mais il n’apportera jamais l’oubli. » De soi-disant grandes vérités, des lieux communs béants. Manufacturés en série par des gourous amateurs qui, gorgés de suffisance, pondent et distribuent généreusement leurs trouvailles oiseuses. Pourquoi pas? Les clients sont foison.

Les peines de coeur constituent un autre domaine fertile. Personne ne veut de toi? Ton estime personnelle est en chute libre? Te remettre en question? Dangereux pour ladite confiance. J’ai mis la main sur une perle, un conseil inestimable et imparable: « Sois la femme que tout le monde veut mais que personne n’aura. Excepté le seul homme qui se tiendra fièrement à tes côtés. Et tu comprendras que ça valait la peine de l’attendre. »

Ouf, on est sauvés.

Rozsa Tatar

Rozsa Millet
rozsatatar(AT)wanadoo.fr

mes blogs (cliquer):
nouveau blog: http://rozsaflo.blogspot.fr
en français: http://flora.over-blog.org
en hongrois : http://floramagyarblogja.blogspot.com

mardi 12 avril 2016

Une époque formidable par Flora

Nous vivons une époque mutante. Imperceptiblement ou douloureusement, des transformations surviennent et nous désorientent, nous angoissent; d’autres, au contraire, nous séduisent jusqu’à nous rendre esclaves.

Comment vivre en harmonie avec ces changements, sans nous laisser dominer par eux? Surpris et passablement effrayés par la nouvelle tête qui nous fait face dans le miroir de notre salle de bain, hirsute et bouffie d’une nuit raccourcie par les lumières blafardes des écrans fouillés inlassablement - et qui nous scrutent, tout aussi infatigables - nous nous demandons ce qui nous arrive… L’instant d’après, l’angoisse d’une autre nature reprend le dessus et la main se tend vers le petit rectangle plat fraîchement rechargé afin de vérifier si nous n’avons pas raté un évènement important, un message somme toute creux mais qui nous relie au cercle magique…

La terre entière à portée de main, des contacts démultipliés et instantanés… Pourquoi sommes-nous pourtant pris d’une anxiété tenace devant le sentiment d’une profonde solitude?

Je me tourne vers Pascal dont la phrase tirée de ses « Pensées » me rassure à chaque fois: « Tout le malheur des hommes vient d’une seule chose qui est de ne savoir pas demeurer en repos, dans une chambre. » Seul, face à soi-même. En assumant cette nécessaire et vitale intimité.

Et si toutes les connections frénétiques n’étaient que des leurres pour masquer la vacuité de notre existence? Une course effrénée devant la peur de la mort, ce gouffre ultime? S’agiter pour se donner l’illusion d’agir, serait-ce notre planche de salut?

A chacun de trouver sa réponse. Je ne veux surtout pas rejoindre les rangs serrés des gourous modernes qui vous délivrent la recette salvatrice. Si j’arrive à toucher mon salut, ne serait-ce que du bout des doigts, ce sera déjà considérable…
Bouddha était-il dans le vrai? « Le bonheur n’est pas chose aisée. Il est très difficile de le trouver en soi, il est impossible de le trouver ailleurs. » D’où la nécessité de vivre en paix avec la tête hirsute et insomniaque dans sa glace.

Rozsa Tatar

Rozsa Millet
rozsatatar(AT)wanadoo.fr

mes blogs (cliquer):
nouveau blog: http://rozsaflo.blogspot.fr
en français: http://flora.over-blog.org
en hongrois : http://floramagyarblogja.blogspot.com

mardi 23 février 2016

Bilan par Flora

Quarante et unième billet d'humeur que je poste sur le blog des Mardis hongrois!... Le premier, il y a 4 ans presque jour pour jour, en janvier 2012. Que de choses se sont passées depuis!...
J'avais accepté la proposition de Jean-Pierre, sans savoir, indécise, par où commencer, quelle tonalité donner à ces petits textes que je m'apprêtais à écrire, à intervalle régulier. Jean-Pierre ne m'a pas facilité la réponse, me laissant entière liberté pour le choix du sujet, la taille du texte et même la date de son arrivée. Ce n'était pas étonnant, connaissant sa grande gentillesse de frère en “magyarité”! 
Il y avait bien mes blogs, en français et en hongrois qui existaient respectivement depuis 2008 et 2009, avec leurs post’s mélancoliques, souvent empreints de nostalgie, sur le temps qui s’enfuit, sur le pays que j'ai quitté en 1974. Je ne me suis pas coupée définitivement ni du pays ni de la langue, puisque nous revenions tous les étés pour au moins un mois dans la famille hongroise à qui - tout comme à celle de France - nous écrivions une lettre par semaine! Oui, nous étions des bons enfants...
Aussi, les événements de la vie quotidienne, les grands ou les minuscules, offraient des sujets tout chauds. En même temps, j'avançais un peu à l'aveuglette, ne sachant pas si mes petites “bouteilles à la mer” ont été repêchées ou non, n'ayant que de très rares échos. Je ne parle pas, bien sûr, des mots de Jean-Pierre, précieux et amicaux. 
Ce cheminement me fait prendre conscience de mon appartenance désormais à ce pays qui m'a fait changer de peau, en me faisant changer de langue. Du coup, l'importance de la langue que l'on parle quotidiennement, celle qui sert à communiquer en écriture et en lecture et qui modifie imperceptiblement la structure de notre pensée, nous apparaît limpide.
Et pourtant, les sédiments des origines affleurent de temps à autres... Un accent que l'on ne peut ou ne veut pas gommer, des fautes de langue qui font sournoisement et obstinément irruption dans l'aisance apparente de la langue d'adoption... Petit trait d'exotisme qui intrigue. Pour moi, à chaque fois, des comptes à régler avec moi-même.
Rozsa Tatar
Rozsa Millet
mes blogs (cliquer):

samedi 16 janvier 2016

La force des symboles par Flora

Partout dans le monde, des foules en liesse fêtent l'avènement de la nouvelle année. Pourtant, ce jour est comme un autre. De plus, il n'est pas toujours tombé sur un 1er janvier. Sans compter que notre calendrier est relativement récent...
Depuis ma plus tendre enfance, j'ai le souvenir de la douce excitation qui régnait dans la maison: les préparatifs s'annonçaient par des effluves alléchants provenant de la cuisine et plusieurs sortes de gâteaux s'amoncelaient au frais. Dans le four en briques, confectionné par mon père, des choux farcis mitonnaient dans une grande marmite pendant des heures, tout doucement, pour être dégustés après minuit, avec une généreuse cuillerée de crème épaisse... 
La maison a été astiquée à fond car il convenait de recevoir l'hôte précieux qu'était la Nouvelle Année, avec tous les honneurs. Elle arrivait, fraîche, pleine d’énergie et de promesses, effaçant nos ardoises et nous offrant des chances nouvelles. Dehors, la plupart du temps, une épaisse couche de neige craquetait sous les pas, gommant la limite des trottoirs, comblant les caniveaux. Un ciel de plomb enveloppait la nuit, éclairée par la neige vierge.
Ce soir-là, les enfants avaient le droit de veiller, eux aussi. Les douze coups de minuit à la radio, plus tard à la télévision nous trouvaient debout, les mines en émoi, à écouter l'hymne national qui précédait les embrassades. Tout le monde était conscient de l'importance du moment, de ce rituel immuable qui nous soudait entre les membres d'une même nation, partageant le même destin, bon ou mauvais, sur cette terre qui nous a vus naître et qui devrait nous recevoir. “C'est ton berceau, et ce sera aussi ta sépulture / qui te nourrit et te recouvrira” dit Vörösmarty dans “Szózat” (Exhortation) et la beauté, la profondeur de ces vers nous plongeait dans l'émotion... Nous n'avons jamais éprouvé ce sentiment “national” comme hostile, dirigé contre quiconque... Seulement nous réunissant, solidaires.
Rozsa Tatar
Rozsa Millet
mes blogs (cliquer):

mardi 1 décembre 2015

Adam Biro et les quarante billets

UN DERNIER POUR LA ROUTE 1er décembre 2015
 
RENCONTRE AVEC UN JEUNE HOMME 1er novembre 2015

CAPRI C’EST FINI 1er octobre 2015

DE L’HISTOIRE 1er septembre 2015


LOUKOUMI 1er août 2015

DU SIGNIFIÉ AU SIGNIFIANT 1er juillet 2015

LE PRINTEMPS ARRIVE 1er juin 2015

DE MON PÈRE 1er mai 2015


DE LA MORT D’UN ÉDITEUR 1er avril 2015

LA DÉCADE PRODIGIEUSE 1er mars 2015


COMÉDIE MUSICALE 1er février 2015

BUÉK 2015! 1er janvier 2015

LE CAMINO 1er décembre 2014


DIVERS 1er novembre 2014


LECTURE D’ÉTÉ 29 septembre 2014

LA VISITE DE LA VIEILLE DAME 1er septembre 2014

De Prora 1er août 2014

DE L'ÉTRANGER 1er juillet 2014

De la révolution 1er juin 2014

Des mots et des noms 1er mai 2014

De la maison-Budapest, 37-56 1er avril 2014

DE LA DIFFICULTÉ D'ÊTRE 1er mars 2014

PASSAGES 1er février 2014

RÉJOUISSONS-NOUS ! 1er janvier 2014

LES MERVEILLEUX NUAGES 1er décembre 2013

VICTOR HUGO EN AVION 1er novembre 2013

AU SUJET DE FRED 1er octobre 2013

DE LA GARE DE L'EST 1er septembre 2013

AAA 1er août 2013

DE LA POÉSIE 1er juillet 2013

DES LANGUES 1er juin 2013

DE L'EUROPE 30 avril 2013

DE LA HONGRIE 1er avril 2013

DE LA POLITIQUE 1er mars 2013

DE L'OPÉRETTE 1er février 2013

CADEAU DE NOËL 1er janvier 2013

DE L'ART 1er décembre 2012

DU THÉÂTRE 1er novembre 2012

SI J'ÉTAIS ROI 1er octobre 2012

ORAISON FUNÈBRE POUR UN AGENT SECRET 1er septembre 2012

Je remercie chaleureusement Adam Biro pour sa gracieuse, spirituelle et talentueuse collaboration au blog des Mardis hongrois. En espérant retrouver bientôt ses billets sur ce blog, je voudrais lui témoigner encore une fois ma sincère amitié.
Jean-Pierre Frommer

UN DERNIER POUR LA ROUTE par Adam Biro

Photo n° 6 d’un voyage aux États-Unis, avril
2015. (Monterey, Californie)
     Nous apprenons que Mein Kampf tombera dans le domaine public en janvier 2016 et des éditeurs parmi lesquels la maison Fayard s’apprêtent à le publier. (Fayard, qui n’appartenait pas encore au groupe Hachette, a édité, en 1942, Ma doctrine d’adolf hitler.)
     L’argument avancé pour justifier cette publication se veut honorable. Il ne l’est pas. On nous assure que l’ouvrage sera pourvu d’une préface et d’un appareil de notes pour le lecteur non averti. Il s’agira de permettre en même temps aux chercheurs d’avoir un document de première importance sous la main.
     En vérité, il ne s’agit que de vendre. Il s’agit de faire de l’argent. Un vrai historien ne lit pas une traduction ; il lit le texte original. Et il n’a pas besoin de l’appareil critique « grand public ». De surcroît, ce livre, publié par les Nouvelles éditions latines, se trouve depuis longtemps dans les bibliothèques et elle est en ligne. Maintenant, grâce au battage médiatique, des dizaines de milliers de lecteurs vont se jeter sur cette publication, des lecteurs qui n’ont rien à faire des notes. Désormais il suffira d’entrer dans une librairie et d’acheter Mein Kampf aussi simplement que… céline ou paul morand.
     Mise à la disposition du grand public d’un document historique ? Alors attendons-nous, dans le vaste mouvement de banalisation du nazisme commencé il y a une vingtaine d’années, à la création chez Fayard ou chez un autre éditeur, un grand éditeur, de la collection « Écrits nazis » ou « Le best off des textes du IIIe Reich », puisqu’« ils » ont tous écrit, des livres et des discours, le docteur goebbels, himmler et même le reichsmarschall goering. Et l’on attend impatiemment une réédition dans la collection « Le petit fasciste de poche », de la France juive de drumont, du Protocole des sages de Sion et d’un choix de textes racistes sur les Roms, les Noirs et les Asiatiques, avant le lancement des « Meilleurs textes de l’État islamique », tous les volumes dûment pourvus d’une préface idéologique politiquement (ou politique idéologiquement) archi-correcte par un ministre, d’une postface pédagogique politiquement super-correcte par un inspecteur d’académie et de notes. Messieurs les éditeurs « scientifiques », ne craignez rien, personne ne lira les préfaces, les postfaces et les notes, et n’hésitez plus, le papier est patient et les actionnaires sont impatients. Et une partie des bénéfices pourrait être reversée à des associations luttant contre l’oubli, le racisme ou l’exclusion et pour l’amitié entre les peuples et les religions. C’est déductible des impôts.

 *
     Encore de l’argent.
     Assis sur un banc dans le port d’une île grecque, nous observons les préparatifs d’un pêcheur pour sortir en mer avec son petit bateau. Il met plus d’une heure à vider l’eau laissée par la pluie de la nuit dernière, à nettoyer l’embarcation et les filets, à installer la quille et à mettre le moteur en marche.
Nous le regardons s’éloigner, en pensant à tout ce qu’il doit connaître, le fonctionnement du bateau, la mer et ses courants, la topographie des lieux, les espèces de poissons, leurs mouvements et leurs habitudes, les vents et le climat… Puis le conditionnement, les marchés, les prix… Pour gagner combien, à la fin de la journée, à la fin de l’année ? Comparé aux quatorze (14 !) millions d’euros qu’un chef d’entreprise français dont heureusement j’ai oublié le nom et qui ne sait pas le quart, que dis-je, le dixième de ce que connaît ce pêcheur a empochés pour aller d’une société à une autre, aux deux millions de francs suisses qu’un ancien footballeur qui, lui, ne doit rien connaître du tout, a touchés, légalement ou illégalement, peu importe, pour « donner des conseils » à un escroc…

 *
     Ce quarantième billet est le dernier. Par manque de temps et de disponibilité d’esprit, je dois suspendre pour au moins un an le plaisir d’écrire ces petits papiers — en remerciant sincèrement et chaleureusement les Mardis hongrois de les avoir abrités. En effet, je me suis lancé dans la rédaction d’un gros dictionnaire, et l’éditeur attend mon manuscrit pour décembre 2016.
     Je souhaite à toutes et à tous, sincèrement, une TRÈSTRÈS bonne année.
     Et à bientôt.

     adam biro
     décembre 2015
     biroadam4(AT)gmail.com

lundi 23 novembre 2015

Méfiance par Flora

A la fin de mon précédent billet d'humeur, il y a environ un mois, j'ai promis d'être plus gaie, plus conviviale. J'avoue que les évènements récents ne me facilitent pas la tâche. Heureusement, l'homme ne supporte pas longtemps l'oppression: ou il y succombe ou il essaie de s'en libérer, du moins dans sa tête. C’est encore l'espace où se crée le mieux le monde fabuleux de la liberté intérieure, sans doute la seule véritable. Les rescapés des oppressions interminables pourraient en dire long...
Pourtant, la peur est bien là mais braver la terreur devient acte de résistance. On ne reconnaît pas le droit à l'ennemi d'imposer sa volonté d'anéantir tout ce qui faisait “le sel de notre vie”, ces petits plaisirs qui permettaient de reprendre le collier harassant du quotidien: la musique, le foot, la terrasse d'un café entre amis, la flânerie insouciante ou la cohue des préparations des fêtes...
La méfiance est de mise: dans le métro, les gares, les magasins, dans la rue ou à l'entrée des spectacles, on jette un rapide coup d'œil circulaire au repérage d'un colis abandonné ou d’un regard fuyant... L'ennemi est lâchement invisible. Il veut que l'on soupçonne le voisin, que l'Autre devienne suspect. 
Cette peur de l'Autre est vieille comme le monde. Il n'y a qu'un moyen pour la combattre: faire un pas vers cet Autre pour le découvrir. Le connaître: c'est le début de le reconnaître. De se reconnaître, mutuellement.
Je me souviens de la réserve instinctive de ma mère à la nouvelle de notre installation en Turquie pour six ans. Pour elle - comme pour beaucoup d'autres - les Turcs représentaient les hordes d'ottomans qui avaient dévasté la Hongrie aux 16-17ème siècles et elle craignait leur sauvagerie d'un autre temps, véhiculée par les légendes de l'histoire et de la littérature. J'ai eu du mal à dissiper sa défiance et je crois bien qu'elle n'a jamais vraiment compris mon inextinguible nostalgie pour ce pays et pour le chaleureux accueil de ses habitants.
Rozsa Tatar
Rozsa Millet
mes blogs (cliquer):

dimanche 1 novembre 2015

RENCONTRE AVEC UN JEUNE HOMME par Adam Biro

Photo n° 5 d’un voyage aux États-Unis, avril 2015. (Chicago Art Institute)
Ce billet est inspiré par une nouvelle de l’immense écrivain hongrois Karinthy Frigyes (1887-1938). Le texte l’original porte le même titre.

Nous nous sommes attablés, mon épouse et moi, dans un restaurant chic et cher du Marais, à Paris. Pendant que j’étudiais la carte, j’ai levé la tête et aperçu, à travers la vitre, le jeune homme. Il portait toujours le même manteau élimé, la même écharpe d’une couleur inidentifiable. Il était nue tête et malgré le froid, il n’avait pas de gants. Il m’a également vu et il est entré dans le restaurant, en repoussant le maître d’hôtel accouru à sa rencontre.

Debout, sans salutation, sans jeter le moindre coup d’œil à ma femme :

—Tu fréquentes donc des endroits comme celui-ci ? C’est ainsi que tu perds ton argent et ton temps ? — Il s’est adressé à moi.

Je l’ai trouvé grossier, je voulais lui dire qu’il aurait pu me saluer, prendre les nouvelles de ma santé, de ma famille, mais il m’a interrompu.

—Et alors… qu’en est-il de la paix universelle ?

—Il y a des organismes qui s’en occupent, l’ONU, l’Union européenne… C’est compliqué, tu ne peux pas comprendre, tu es trop jeune, tu n’as pas vécu, les relations entre les pays… Un homme seul ne peut rien faire, je n’ai ni les capacités ni les réseaux…

—Et la limitation mondiale des naissances ? Et la croissance zéro ? Et la fin de la dégradation de la Terre et du climat ?

—Ben justement il y aura une conférence à Paris encore cette année qui y mettra de l’ordre, ai-je répondu.

Il avait ce rire sarcastique que je lui connaissais.

—Je vois. Une conférence. Et le même salaire pour tout le monde ? Et le travail distribué selon les capacités et les besoins avec la fin définitive du chômage ? Et l’égalité hommes-femmes partout dans le monde ?

—Alors là, excuse-moi, mais tu ne sais pas de quoi tu parles. Tu es inexpérimenté, tu vis dans tes illusions, dans tes rêves, tandis que moi, bien plus âgé que toi… Tu ne lis pas les journaux, tu ne regardes pas la télé, d’ailleurs je suis sûr que tu n’en possèdes pas…

Il ne m’a pas laissé finir ma phrase.

—Et la fin de l’exploitation de l’homme par l’homme ? La fin du règne de l’argent ?

Il commençait à m’agacer. Ce gamin immature.

—Je te signale que l’homme a quand même marché sur la Lune, et qu’on a envoyé un engin sur Mars.

—On qui ? Toi ?

—Non. Des gens compétents, des savants, des techniciens.

—Et toi, pourquoi n’es-tu pas compétent ? Pourquoi n’as-tu pas étudié l’astrophysique ?

—C’était compliqué, je n’avais pas le… Et puis si je n’ai pas étudié l’astrophysique, j’ai étudié d’autres disciplines, je connais un tas de choses que tu ne connais pas, j’ai voyagé, vaincu des difficultés et des obstacles, j’ai vécu, dans tous les sens de ce mot, et la vie n’est pas…

Comme s’il ne m’avait même pas entendu. J’ai enchaîné.

—Mais on ne meure plus de l’asthme. Et l’on peut guérir le cancer. Et l’on vit plus longtemps.

Un silence.

—Grâce à toi ?

J’ai continué.

—Et des robots remplissent plein de tâches en remplaçant les hommes.

—C’est ça. Des robots. C’est eux aussi qui vont écrire la grande œuvre, le grand roman appelé à bouleverser la littérature mondiale ?

— Je sais, j’y travaille, j’y travaille, mais il faut vivre, j’ai une famille, des enfants, tu ne sais pas ce que ça veut dire, gagner sa vie, elle est très chère, la vie, alors la grande œuvre, tu comprends, on ne peut pas l’écrire le week-end ou tard le soir, tu ne connais rien, tu as toujours vécu de rien, tout seul, alors… Moi, j’ai des responsabilités, je me dois aux miens… En attendant, quand même des petits textes, des petits livres par-ci, par-là, mais il n’est pas trop tard, attends, tu verras, un jour…

—Ah oui ? Et l’amour fou et immense et éternel avec La Femme, dans une maison sans eau et sans électricité, dans les Alpes ? Et le tour du monde en cargo ? Et la randonnée à pied de l’Atlantique à l’Oural ? Et les cent mètres en huit secondes ?

Il m’énervait.

—On ne peut pas tout faire en même temps. L’astrophysique, la grande œuvre, le tour du monde, la paix universelle… Pour les cent mètres, pendant un bon moment, je faisais du jogging tous les dimanches dans le jardin du Luxembourg, cependant...

Je perdais mon temps, le garçon attendait le choix des plats, le sommelier attendait que nous choisissions les vins, et moi, je bavarde…

—Écoute une fois pour toutes, j’allais lui dire, mais il n’était plus là. Je voulais m’élancer à sa suite, et puis j’y ai renoncé.

—Tu sais, c’est drôle, mais ce jeune homme grossier te ressemblait, a dit ma femme. Il ne m’a même pas saluée. Qui était-ce ?

—Oh, personne. Un jeune homme, quoi, bref, un jeune homme comme ça, qui… Je le connais à peine. Ne t’inquiète pas, il ne reviendra plus.

adam biro

novembre 2015

biroadam4(AT)gmail.com

(Pub privée et sentimentale. Ma femme vient de publier aux éditions Payot, Paris, l’intégrale bilingue des poèmes de la philosophe Hannah Arendt : Heureux celui qui n'a pas de patrie. Poèmes de pensée. Édition établie, annotée et présentée par Karin Biro. Poèmes traduits par François Mathieu.)

mardi 27 octobre 2015

Histoires de Pythie par Flora

Nous assistons à un début de chambardement planétaire, avec des mouvements de populations de plus en plus amples. Notre petit globe bientôt trop exigu pour satisfaire tout le monde en eau, en nourriture et en énergie, souffre de la pollution, de la surexploitation de ses ressources... Nous vivons avec ces funestes présages anxiogènes qui nous empêchent de profiter du présent encore relativement vivable.
Certains esprits chagrins présentent l'homme comme un prédateur abject, dangereux, nuisible non seulement pour la nature mais aussi suicidaire à petit feu. Et ceci en oubliant, dans un aveuglement partial, toutes les créations humaines, matérielles ou spirituelles, dont nous sommes les héritiers depuis des millénaires. Car elles sont aussi œuvres de l'homme. Effarés devant les dégâts causés par la boulimie profiteuse de l'argent, dégoûtés de l'individualisme forcené des puissants de ce monde (qui oublient au passage notre finitude commune, en dépit de leurs rêves de congélations et d'éternité), nous sommes forcés de reconnaître que l'argent - les commandes des riches et puissants - a généré des chefs-d'œuvre. Nous sommes en admiration devant le Taj Mahal, les peintures de Vélasquez, le château de Versailles ou la Grande Muraille de Chine et tant d'autres encore. La Révolution française en a démoli beaucoup, les identifiant aux pouvoirs qu'ils représentaient. Des chefs-d'œuvre passent à la trappe pour des raisons idéologiques ou obscurantistes, aujourd'hui comme par le passé. Heureusement qu'on a inventé les musées pour les mettre à la portée de tous, du moins le temps de les admirer. 
Je tente de nuancer mes propos, me hisser à la hauteur d’une réflexion objective, dénuée d’émotionnel. Pourtant, à la vue des ruines de Palmyre, je me sens dépouillée d'un héritage tout personnel.
Je ne crois pas à la lutte des forces mystérieuses et abstraites du Bien et du Mal. Les deux font partie intime de l'homme. Plus encore, je ne pense pas que l'on puisse porter un jugement sur l'Homme. Il n'existe que des humains, dans leur abjection ou leur magnificence.
“Meden Agan!” - disait le message quelque peu énigmatique de la pythie de Delphes: “Rien de trop”. Autrement dit: observons de la mesure en toute chose. Cela vaut aussi bien pour nos jugements que pour nos actes.
Je ne suis pas très optimiste, c'est vrai. L'air du temps est maussade, frisquet même. Il conviendrait pourtant de ne pas plomber le moral de tous les visiteurs de ce blog dont l'administrateur m'invite si gentiment à égayer ses pages!... La prochaine fois, j'essaierai d'être plus conviviale, promis. 
Rozsa Tatar
 
Rozsa Millet

mes blogs (cliquer):
 

jeudi 1 octobre 2015

CAPRI C’EST FINI par Adam Biro

 
Photo n° 4 d’un voyage aux États-Unis, avril 2015. (Le Mississippi)
      Il y a quelques décennies, j’ai lu une nouvelle de l’écrivain anglais Somerset Maugham qui m’a fait une profonde et durable impression, même si je ne m’en souviens que vaguement et pas du titre. Je crois qu’il s’agissait d’un Anglais qui louait une villa à Capri. Selon ses calculs, il devait avoir assez d’argent pour y vivre vingt ans — puis il se suiciderait. Il aurait vécu vingt ans de bonheur, face à la mer. Les vingt années écoulées, les propriétaires viennent reprendre possession de la villa, et le héros, n’ayant pas le courage de se suicider, reste comme serviteur dans la maison.

     Cet été, dans une île que je ne nomme pas, au milieu d’une mer dont je garde le nom secret, dans une maison de rêve d’où l’on ne voyait que la mer et l’île d’en face, le souvenir de cette histoire se mit à m’obséder. Oui, moi aussi, j’aimerais vivre vingt ans dans ce cadre, avec ce soleil, avec ces couchers de soleil roses, ces nuits glacées, ces aubes noires menaçantes, avec ces nuages, avec ces tempêtes, avec cette mer, avec cette vue. Et l’autre jour, en descendant le chemin caillouteux où, à mon étonnement, poussent des fleurs merveilleuses et de moi inconnues entre les pierres, vers la mer et une plage déserte pour m’y baigner nu, avant de boire un gwulpo au café du village où l’on pouvait regarder en même temps un match de basket sur grand écran et écouter une musique lancinante émanant d’une radio hurlante et mal réglée, j’ai eu envie de réécrire la nouvelle de Somerset Maugham, avec une autre fin. Mon héros, toujours un Anglais excentrique, louerait une maison pour vingt ans dans cette île, celle où j’étais. Il y vivrait heureux avec une femme, apprendrait à naviguer, s’achèterait un bateau, sillonnerait les îles environnantes, nagerait, ferait du ski, écrirait un livre, jouerait du piano, ferait de la cuisine, tricoterait des pulls, apprendrait la langue du pays, se lierait avec les villageois, cultiverait des arbres dont il enverrait les fruits à des amis dont le nombre diminuerait avec le temps, ferait de la sijturd, de l’eau de vie locale, des confitures. Il n’aurait ni télévision, ni radio, ni internet et il ne lirait aucun journal, mais il ne pourrait quand même pas ignorer les événements du monde à cause de la télévision du café et des discussions avec les habitants de l’île — événements dont la connaissance ne lui apporterait rien sinon de l’amertume, à quoi s’ajouterait, inévitablement, des ans l’irréparable outrage. Puis, au bout de vingt ans, les propriétaires annonceraient leur retour pour une certaine date. Notre homme, préparé à s’arracher un jour à la beauté des choses, contrairement au personnage de Somerset Maugham, descendrait à la mer pour y nager une dernière fois, et, déjà âgé, le cœur battant très fort, trop fort, il se noierait. La plage étant déserte, personne ne le verrait mourir, et l’on ne retrouverait pas son corps. Une jeune fille qui l’aurait souvent vu au café sans que jamais ils ne se soient parlé, fille assez quelconque et plutôt vulgaire qui passerait son temps à faire des selfies avec des garçons, prétendrait avoir aperçu le corps de l’homme s’envoler parmi les nuages noirs, les bras écartés comme s’il avait été soutenu par quelqu’un. Là-dessus le propriétaire du super-market assurerait l’avoir également vu, et que les dieux dont plusieurs avaient habité cette île, l’auraient enlevé, et bientôt tout le village, puis toute l’île observerait une nouvelle constellation dans le ciel qu’ils nommeraient d’après le prénom de notre bonhomme. Le prêtre barbu, malodorant et bedonnant du village trouverait ceci ridicule, et lors d’un sermon, il mettrait en garde ses ouailles contre les superstitions. Il affirmerait que cet homme, qu’en vingt ans il n’a jamais vu dans son église, se trouve maintenant en enfer — et pour toujours.

adam biro
octobre 2015
biroadam4(AT)gmail.com

lundi 7 septembre 2015

Mal du pays, mal au pays... par Flora

La vieille maison garde la fraîcheur, tient tête à la canicule brûlante et lourde. Parfois, nous nous aventurons à l'extérieur pour une balade à vélo ou plus loin en voiture, une après-midi à la piscine ou des retrouvailles familiales, avec leurs goûts d'antan. Des pastèques démesurées craquent sous le couteau et fondent dans la bouche avec la fraîcheur délicieuse des souvenirs d'enfance... Des gâteaux faits maison s'engloutissent et nous plongent dans une torpeur non moins délectable...
On est à cheval sur juillet-août. Je déguste mes vacances paisibles en Hongrie.
Depuis mon retour en France, des images oppressantes bousculent cette quiétude ambiante. La Toile bruit de nouvelles alarmantes, le flot ininterrompu de “migrants”, leur détresse désemparée, les commentaires haineux ou compatissants - selon la position du commentateur dans le paysage politique - et la léthargie méfiante de la majorité des habitants créent un véritable choc. Le pouvoir, depuis des mois, “préchauffe” l'opinion publique avec des campagnes d'affichage contre toute sorte de risques: l'envahisseur qui menace le gagne-pain des Hongrois, des terroristes dissimulés parmi les réfugiés avec l’intention de faire exploser des bombes en Hongrie, des épidémies qui risquent de se répandre, des femmes de se faire violer et la racine chrétienne de se faire arracher au profit de l'islam... Le spectre de l'occupation ottomane d'il y a trois à quatre siècles se profile à l'horizon... 
En même temps, on passe sous silence quelques “souvenirs” de l'histoire plus ou moins proche du pays: l'exode de centaines de milliers de Hongrois jetés sur les routes, accueillis en Europe ou au-delà en 1956, ceux aussi de la grande crise d'entre les deux guerres dont un grand nombre a enrichi l'Amérique et l'Australie... Sans parler des centaines de milliers qui partent, actuellement, pour trouver du travail et une vie plus décente en Allemagne ou en Grande-Bretagne...
Sans oublier ces cours d'histoire qui nous ont enseigné l'arrivée des tribus de nos ancêtres, pas chrétiennes du tout, dans ce pays qui est devenu leur patrie au prix de beaucoup de sang versé...
Ce n'est pas simple de quitter son pays. Pas même dans les conditions qui étaient les miennes en 1974. Ce n'était ni la persécution ni la misère mais une rencontre, un sentiment, qui m'ont décidée de tout laisser derrière moi: pays, famille, amis, langue, culture et métier, pour tous les risques de l'inconnu. A 25 ans, on est confiant jusqu'à l'inconscience car l'amour devient notre véritable pays... 
Rozsa Tatar

Rozsa Millet

mes blogs (cliquer):

mardi 1 septembre 2015

DE L’HISTOIRE par Adam Biro

Photo n° 3 d’un voyage aux États-Unis, avril 2015
(Brooklyn).
      Historia est magister vitæ. Historiam discimus. C’étaient les premières phrases que, petit écolier, j’ai apprises en latin. Nous devons étudier l’Histoire parce qu’elle régit notre vie. Pour qu’elle régisse notre vie. (S’il ne me reste rien du latin, en fait tout reste. Eh oui, Madame la Ministre.)

     J’ai bêtement obéi à cette injonction, en ayant lu quantité de livres d’Histoire, depuis la Bible jusqu’à l’étude de Christopher Clark sur l’été 1914 (The Sleepwalkers) et en ayant tout fait pour pouvoir assister (dans un fauteuil d’orchestre) à quelques joyeusetés du XXe siècle. Et si les circonstances ne m’ont pas permis d’être à Hiroshima au bon moment, de vivre in situ la révolution culturelle de Mao, les génocides arménien, biafrais, rwandais ou cambodgien, j’ai pu lire ce qu’il fallait pour cauchemarder à l’aise pendant mes nuits blanches.

     Bêtement — parce que ces lectures m’ont hélas façonné et m’ont ouvert les yeux plus que nécessaire.

     Bêtement, parce qu’elles m’ont enlevé toute illusion, tout espoir dans l’Histoire collective, dans la perfectibilité de la collectivité humaine. (Je dis collectivité. Les individus, c’est une affaire — et quand ils sont ensemble, c’en est une autre.)

     Depuis 1945, le coup le plus dur pour moi était la guerre de Yougoslavie des années 1990. Les horreurs (européennes) du XXe siècle ont commencé à Sarajevo, en juin 1914 — et si personne n’a rien oublié, personne n’a rien appris.

     Quelques décennies après Babi Yar, après Katyn, on re-creuse, on refait creuser les charniers, sur le même continent. Pour venger une bataille perdue en 1389 ! Et le vocabulaire ! « Purification ethnique », qu’ils disent, quarante ans après la Shoah ! Les mêmes mots ! Et à Sarajevo ! Dans un raccourci artistique, ils, les ordures que je déteste à un point que je ne peux même pas exprimer — milošević (minuscule) reçu officiellement par Mitterrand (minuscule ? majuscule ?) — relient la Grande guerre à l’Holocauste et à Srebrenica.

     Mais on pourrait aussi parler des Irlandais ou des Kurdes...

     Ou des Hongrois. Historia est blabla. Abonnés aux guerres perdues grâce à la stupidité de leurs dirigeants, ils ont vu les deux-tiers de leur territoire retranchés par le traité de Trianon, en 1920. Entre autres comme punition, demandée par les minorités écrasées, maltraitées par la classe dirigeante hongroise. Et voilà que le gouvernement actuel, 95 ans plus tard, rien oublié, rien appris (vous dites magister vitæ ?), cherche noise aux pays limitrophes habités par les anciennes minorités. Et autorise —encourage ?— la haine des Roms et des juifs dans un pays d’où on en a déportés tant, il y a 70 ans, que Primo Levi a pu écrire dans Si c’est un homme qu’à un moment donné à Auschwitz on ne parlait que le hongrois.

     Quand j’entends « devoir de mémoire », je ne peux pas m’empêcher de ricaner. « Plus jamais ça. » « La der des ders.» Historia est etc. La belle affaire...

     Et, qui l’eût cru, voilà le XXIe siècle des religions ! De certains religieux. Stupides pour beaucoup, ignares, bornés et cruels. On massacre pour la foi, au nom de la foi, depuis toujours, mais dans notre naïveté, nous nous sommes dit, nous tous : nous avons tout vu, tout vécu, et surtout tout lu, et par conséquent désormais c’est-fi-ni ! Après tout, historia est magister tsoin-tsoin ! Et que non ! Daech replonge dans le temps des Croisades en massacrant les « infidèles », des chrétiens re-condamnent Galilée cinq cents ans après sa mort, les newborns américains contestent la théorie de l’évolution, les rabbins de Shass et de Yahadout haTorah décident qui est juif comme l’a fait hitler avant eux. Les mêmes qui ont excommunié Spinoza...

     Historia est magister vitæ. Cette phrase n’a aucun sens. Vous avez raison, Madame la Ministre de vouloir supprimer l’étude du latin. Moi, à votre place, j’interdirais aussi celle de l’Histoire. Les deux sont inutiles, voire nuisibles.

     Et nous, nous pouvons aller nous faire voir chez les Grecs.

adam biro
septembre 2015
biroadam4(AT)gmail.com

samedi 1 août 2015

LOUKOUMI Par Adam Biro

    
Photo n° 3 d’un voyage aux États-Unis, avril 2015
(Brooklyn).
     Le texte qui suit est extrait d’une histoire écrite en 1981, lors d’un séjour de cinq semaines à Koroni avec Karin, Julie et Yaëlle, dans la maison de Christiane. C’est mon amie Florence qui l’a publiée dans sa maison d'édition, La Chambre d’échos. Il décrit un autre séjour grec de deux mois, en 1965, dans l’île de Serifos recommandée par Roland qui l’a vue depuis un bateau et en était saisi. J’y suis allé avec Paul et Christiane dont c’était la première rencontre avec la Grèce. Elle en est tombée amoureuse au point d’y faire construire une maison. C’était mon deuxième voyage en Grèce. Le premier, en 1962, avec Étienne, nous a conduits à l’hôpital d’Athènes pour dénutrition, après une expérience d’écrivains publics puis de mendiants rue Ermou. Maintenant, cinquante ans après le séjour dans les Cyclades et trente-quatre ans après le Péloponnèse, maintenant que la Grèce fait la une des journaux et au moment où nous nous apprêtons à passer deux semaines dans les Sporades, j’ai envie de céder à la nostalgie.
     « (…) À Serifos, dans les Cyclades, j’ai connu, si je peux dire, un vendeur de loukoums.
     À Serifos, dans les Cyclades, il n’y avait rien. Pas d’eau courante, pas d’électricité. Deux cafés. Nous louions une maison ‘’meublée’’ de quatre lits de fer avec des matelas remplis de son, nus, sans literie. Ni chaises, ni armoire, ni volets, ni rideaux, ni rien, ni tout. Pas d’eau, pas de cuisine, pas de toilettes, même pas un trou. Des bougies nous éclairaient et la lune au-dessus d’une mer sans rivages, immense, immense. Les Grecs de Serifos, c’étaient les Grecs de Serifos. Il n’y a absolument rien à en dire. Je pense qu’ils ne l’avaient pas choisi. Des mères de famille, des enfants, des vieillards… Dans les deux cafés, des toilettes (hm…), mais rien à manger ou presque rien, des dolmades en boîte, des oeufs. Jamais de poisson. Aucun hôtel — pour qui ? Nous étions les seuls touristes, objets de curiosité. Un pêcheur que nous n’avons plus revu nous a loué sa maison pour 1 franc 50 par jour, les deux mois payables d’avance. Elle jouxtait la mer ; à deux mètres. (…) D’après la légende, le Cyclope habitait cette île. À Serifos, ni douceur, ni volupté. Seule la vue de la lune tremblante, seule la mer, l’immobilité totale. Une seule route, empruntée par la seule voiture-triporteur de l’île et des ânes, toujours les mêmes, aux mêmes heures. C’était le Sud, bêtement, loin de mon Làbas, de mon Europecentrale (en un mot), un peu inhabituel, un peu bizarre, mais si quotidien.
     À l’époque, j’en étais, de ce Sud-là. Des heures immobile sur un rocher dans la mer, indifférent au soleil. Des jours des jours des jours non mesurés au café, à regarder la mer, figée, inquiétante et rassurante parce qu’elle est là (au présent). Le jeu de jacquet, les komboloï tintent, la poussière s’infiltre, couvre et fige, comme le sucre du loukoum, crissant. J’étais un peu grec. Aujourd’hui, en Grèce à nouveau, je n’ose plus. À Serifos, à peine adulte, il ne s’agissait que de durer. Aujourd’hui, la disparition semble possible.
     À Serifos-sur-Danube, pendant des heures, je regardais un bateau, rien. Là, on pouvait. Le café coûtait trois drachmes, nous attendions le prochain bateau. Toute l’île l’attendait, il devait arriver à midi, il apparaissait à huit heures, à minuit. À l’arrivée, il déversait un pope puis repartait. Le lendemain, il revenait — ou non —, pour gober un autre pope. Le vendeur de loukoums était au port à chaque arrivée et à chaque départ. Il n’en manquait aucun. Il criait loukoumiiiii en poussant son chariot jusqu’au bout de la jetée puante. Il passait le reste de la journée au café, sa chaise adossée au mur, son pied droit posé sur une autre chaise. Une fois par jour, le vendeur de loukoums saisissait sa voiturette remplie de boîtes de loukoums, et d’un pas mesuré, il se dirigeait vers le débarcadère, loukoumiiiiii loukoumiiiiii ! (…)
     Je peux vous affirmer que pendant deux mois jamais personne n’a acheté au marchand de loukoums de Serifos la moindre boîte de loukoums, ni une demi boîte, ni un simple morceau de loukoum, ni la moitié, ni le quart d’un morceau. Jamais personne ne lui demanda le prix d’une boîte. Jamais personne ne lui demanda quoi que ce soit.
     Cela s’est passé il y a fort longtemps. S’il n’y avait, hormis nous, aucun touriste, c’est parce qu’il n’y avait rien à touristiquer. Il n’y avait ni ceci, ni cela. Aujourd’hui, les agences de voyage incluent l’île dans leurs croisières. J’en déduis qu’il y a maintenant l’eau courante, la TV et ceci et cela. Les bateaux doivent arriver à l’heure et repartir de même, et les marchands de ceci–cela doivent ruiner le commerce florissant du marchand de loukoums, qui a dû, je présume, se trouver un travail plus lucratif sinon plus enrichissant.
     Ici, maintenant. En passant à midi plein sur le mauvais chemin qui va de notre maison au village, je respire l’odeur un peu écoeurante des raisins qui sèchent, je vois autour de moi le vert de la vigne et des oliviers, le tout couvert par l’indescriptible bleu de la mer qui commence au bas du chemin, au pied de la vigne, et monte jusqu’au ciel pour s’y perdre. Un cyprès partage l’horizon.
     Une infinie paix.
     Le désordre libre dans l’ordre préétabli.
     Tout va bien.
     Il va falloir partir, sans avoir compris. Retourner là-bas.
     Des larmes me montent aux yeux ; je les laisse couler, je suis seul.

     Koroni, août 1981»

     adam biro
     août 2015
     biroadam4(AT)gmail.com

mercredi 1 juillet 2015

Vienne-Budapest, si proches et si lointaines. Et pourtant... (Confidences d’un amoureux)

"Par Pierre Waline
La veille d’un match Autriche-Hongrie, une vieille dame demande à ses petits enfants: „Mais... contre qui jouent-ils donc ?”. L’anecdote est là pour nous rappeler le bon vieux temps de la double monarchie, alors que Vienne et Budapest étaient des villes soeurs. Deux soeurs qui, aujourd’hui, sembleraient plutôt se tourner le dos, quand elles ne se boudent pas. Et pourtant, comme elles se complètent ! Bien différentes, certes: Vienne, la blonde sage et prude; Budapest la brune effrontée et sauvageonne, ... mais à croquer toutes deux à pleines dents pour notre plus grand plaisir." La suite sur francianyelv.hu

DU SIGNIFIÉ AU SIGNIFIANT par Adam Biro

Photo n° 2 d’un voyage aux États-Unis, avril 2015
(Chicago).
Après une tournée mondiale, K. de J. a retrouvé son studio parisien et ses synthés vintage. Éternel bidouilleur d’ambiances électro, il fait un retour fracassant dans les clubs en réinventant une French Touch gorgée de samples et de techno. (Journal d’Air France)

Ce n’est pas parce que l’hôpital a été fermé qu’on ne peut pas l’ouvrir. (Une syndicaliste sur France Inter, avril 2015)

Cette combinaison est porteuse d’un repositionnement dynamique de l’identité du Palais.    (Dans    le journal des élus socialistes du 2e arrdt de Paris, au sujet d’une opération immobilière    du Palais Brongniart)

Le compositeur Schneitzoëffer avait très fréquemment le crève-coeur d'entendre son nom germanique défiguré de mille façons baroques par les domestiques français chargés de l'annoncer. Si bien qu'il finit par se faire graver un millier de cartes de visite sur lesquelles on pouvait lire : SCHNEITZOËFFER, prononcez BERTRAND. (Villiers de l'Isle Adam, Contes cruels)

Département des Maintenances des Équipements et Systèmes des Espaces. (Sur une camionnette de la Ville de Paris)

Le deuxième million, on peut déjà l’acquérir honnêtement. (Un promoteur immobilier)
Engem most egy esztéta basz. (Une actrice hongroise)
Actuellement c’t un esthète qui m’baise.

Haruspex nunquam haruspicem adspiciebat quin rideret. (Caton)
Jamais un haruspice ne voit un autre haruspice sans rire.

Il en faut du temps pour devenir jeune. (Picasso)

Il est temps que les architectes assument leurs liens incestueux avec l’art et explorent, comme d’aucuns le font déjà, le legs critique de la performance. (Pedro Gadanho, architecte lisboète)

Il s’agit de la blogosphère ethnodifférentialiste. (Interview d’un philosophe sur France Culture)

Je suis heureux qu’il n’ait jamais été un artiste professionnel : cela aurait pu l’empêcher de devenir un amateur. (Chesterton)

Légende d’une petite photo dans un catalogue d’exposition : Antonin Artaud par Man Ray, 1926, Paris, Centre Pompidou, Musée national d’art moderne / Centre de création industrielle ©Centre Pompidou, MNAM-CCI, dist. RMN-Grand Palais / J. Faujour ©Man Ray Trust / Adagp, Paris 2014.

Maybe Shaw, on learning of Algren’s death, said it best: “It’s not so bad. He’d just won a big award and he was about to mix drinks at a party. Now he won’t have to wash the glasses.” (Jan Herman dans le Chicago Sun-Times au sujet de la mort de l’écrivain Nelson Algren, mai 1981)

Nous allons entrer avec les organisations syndicales dans une démarche de coconstruction de ce que sera la SNCF de demain. (Le directeur des ressources humaines de la SNCF, 2013)

Objet : Une Replique Suisse Il S'agit D'une Horloge Verre Saphir Poli eau de Controle de Pointe
Les clients nous ont dit qu'ils vendent suisse a fait une replique rien, mais bon commentaire sur ce site proviennent po. Revivez l'amour et la datation expérience avec votre femme par son douche avec son garde-temps de rêve. (Publicité reçue par e-mail)

On n’a pas idée à quel point le succès rend les gens bêtes et tranquilles. (Francis Picabia)

Opération menée par les milices garde-côtes du capitaine Le Gentil de Quélern et du contre-amiral Merveilleux du Vignaux. (Chroniques culturelles de l’Armée, 2013)

Plus on est pas sage, plus le Père Noël apportera moins de cadeaux. (Interview d’un enfant, France Inter, décembre 2014)

Pour tout ce qui concerne les VAE, validation d’acquis d’expériences, il faut s’adresser au service compétent de chaque rectorat, le DAVA : dispositif académique d’aide à la validation des acquis. Tout diplôme national peut être validé par VAE, et l’École Estienne reçoit très régulièrement les jurys de VAE organisés par le SIEC. (Brochure de l’École Estienne, février 2013)

Propositions pour des noms de héros et d’héroïnes de comédies musicales :
Tadeo Edeba
Naystou Mitiou
Naïs Tousiou
Tan Kafer
Mibou Tabou
Quoi qu'on en pense, il est dans l'Histoire. (Le président socialiste François Hollande à propos de Fidel Castro, après lui avoir rendu visite)

Repérer les signaux faibles à côté des signaux forts. Écoute et attention constante pour repérer avec une approche cognitive l’interaction de ces signaux. (Une conférence sur l’édition)

Société internationale d’études et d’interventions. (Enseigne sur une porte)

Tout Hussard pas mort à 30 ans est un jean-foutre. (Général Lasalle, 1775-1809)

Trois citations extraites du Journal de Michel Leiris :
-Un être humain sur quatre est chinois. (Mao Tsetoung)
-J’ai toujours sur moi de quoi commettre un attentat à la pudeur. (Henri Rochefort)
-On cesse d’être jeune quand on comprend qu’il ne sert à rien de dire une douleur. (Cesare Pavese, Le Métier de vivre)

L’Une des rues principales de Saint-Malo est la rue Porcon de la Barbinais.

La Vie est un tissu de coups de poignard qu’il faut savoir boire
goutte à goutte. (Le sapeur Camember)
-Vous montez ?
-Non, je descends, mais vous n’étiez pas loin.
(Échange entre un marinier et un badaud, entendu au bord d’un canal)

25 avril 1707 : bataille d'Almansa (Espagne).
Victoire des troupes franco-espagnoles qui remettent sur son trône Philippe V en battant une coalition composée d'Anglais, de Portugais et des Provinces Unies. Les Franco-espagnols sont commandés par Jacques Fitz James, duc de Berwick (et fils naturel du roi anglais Jacques II Stuart, détrôné) qui est
français, né à Moulins et fait maréchal par Louis XIV. La coalition adverse est elle aussi commandée par un Huguenot français, Henri de Massue, passé à la solde de Londres à la faveur des guerres de religions. (Lt-colonel Plantec, Chroniques culturelles de l’Armée, 25 avril 2014)
 
                                                           *
La recette du bonheur : une petite chose créative chaque jour. (John Cassavetes)

adam biro
juillet 2015
biroadam4(AT)gmail.com

vendredi 12 juin 2015

Blessure de soleil par Flora

Qu'est-ce qui fait que votre paysage interne, soudain, se métamorphose, du noir et blanc en deux dimensions, terne et déprimant en multicolore chatoyant, avec saillies et profondeurs, modelées par un grand soleil ? Pourtant, en apparence, rien n'a changé. Pas même la couleur du ciel, ni la température de l'air. Seulement votre vision du monde.
Par acquit de conscience, vous jetez un coup d'œil sur votre horoscope : ne serait-ce pas un bouleversement planétaire qui aurait balayé les influences néfastes qui pesaient sur votre ciel astral depuis des lustres, sans interruption ? Vous n'y croyez pas vraiment, votre esprit cartésien et rassuré par les lumières de la science s'en amuse... Cependant, vous n'avez pas besoin d'aller chez les voisins pour chercher une pincée d'esprit de contradiction...
Les messages de sympathie affluent : le monde entier vous fait des sourires. Effacés le vide austère, le silence pesant, les paralysies insondables : votre charme flétri reprend de la vigueur et redevient irrésistible ! Vous êtes capable de mettre les plus grincheux dans votre poche et les sceptiques d'hier viennent manger dans votre main ! Des personnes depuis longtemps disparues refont surface et vous disent à quel point elles sont heureuses de vous retrouver et vous avouent l'empreinte ineffaçable et déterminante que vous avez laissée dans leur vie, dans leur parcours et que l'enchantement se prolonge, intact, avec les retrouvailles... Incrédule, vous en avez le tournis. Cependant, votre amour-propre en convalescence avance avec prudence. Derrière vous, tout près, le long intervalle à la pesanteur de plomb où rien ne bouge, où vos efforts se cognent contre un mur de béton et tentent de vous “consoler” par un désespoir tout stoïque pour rester philosophe quand-même, malgré tout... Cette confiance à peine frémissante reste sur ses gardes : l'expérience prouve que les embellies trompeuses augurent des tempêtes dévastatrices... 
Alors, Mercure, Jupiter, Mars ?... Ou, tout bêtement, Espoir ?... Prudence. Ne vous emballez pas.
“La lucidité est la blessure la plus rapprochée du soleil” - dixit René Char. 

Rozsa Millet
mes blogs (cliquer):

lundi 1 juin 2015

LE PRINTEMPS ARRIVE par Adam Biro

Photo n° 1 d’un voyage aux États-Unis, avril 2015 (Chicago).
I love Paris in the springtime… Dans mon quartier, un jeune homme visiblement en bonne santé, assis par terre au même endroit tous les jours depuis des mois, fait la manche. Devant lui une écuelle et un écriteau demandant de l’argent pour manger. J’ai cessé de le regarder avec l’hostilité et la bonne conscience de celui qui a travaillé toute sa vie et qui estime que ce gars d’environ vingt-cinq ans pourrait essayer de trouver une autre façon de se nourrir — et de vivre, de passer sa vie sur terre — qu’immobile, le cul collé à l’asphalte. Peu importe le travail : débardeur à Rungis, balayeur au SuperU, prof de philo dans le neuf-trois… Oublions Pôle emploi, mais inventer quelque chose, un boulot, un truc, proposer aux vieilles femmes de monter leur filet à provision dans les immeubles sans ascenseur, dévaliser une banque sans arme, rien qu’avec du baratin… Or je viens de lire La Dêche à Paris et à Londres (Down and Out in Paris and London) de George Orwell (lisez-le, comme l’ensemble de l’œuvre de cet auteur génial), et je regarde les chemineaux, les clochards et les mendiants d’un autre œil.

D’un autre œil je m’efforce de regarder le jeune homme assis. Pas facile. De là à lui donner la pièce, moi qui ai travaillé toute ma vie blabla…

*

Le printemps-myosotis arrive. On le sent. Au Louvre, les tableaux changent de couleur. (C’est un photographe qui me l’a fait remarquer.) Dans la rue, la robe des filles aussi. (Pas besoin de me le faire remarquer.) Dans notre rue, pour fêter le printemps, s’est ouvert une « librairie ». Je mets des guillemets parce que le « libraire » n’y vend que des « occasions neuves ». Des non-livres sur des non-sujets, du lourd papier couché imprimé avec beaucoup de couleurs, bidon bidon. Toute ma vie, j’ai été un homme-livre : j’ai lu, écrit, acheté, vendu, reçu, donné, édité des livres. Mais je n’ai aucun respect pour le livre, l’objet livre, pour le principe livre. Je n’ai du respect que pour le contenu, les idées, le style, l’enseignement, la beauté des reproductions et de la mise en page, le « message » (ô ce mot que je déteste pourtant...). On peut tout imprimer. Le papier est patient. Mein Kampf, Le Protocole des sages de Sion sont aussi des livres. Quand j’entends à la radio, surtout à l’occasion du Salon du livre, les officiels, les politicards, les journaleux et toutes les âmes bien nées déblatérer sur LEEEE LIIIIIIVRE, sanctifier, bénir, adorer LEEEE LIIIIIIVRE, je rigole. Le président Sarkozy trouvait la lecture de la Princesse de Clèves inutile ; la ministre de la culture, Fleur Pellerin, « n’a pas le temps de lire depuis deux ans », et un journaliste a dit, en parlant d’un livre : je l’ai lu, mais pas personnellement.

*

Le printemps-gazouilli, le printemps-croassement arrive. Je suis à la campagne, je renifle à nouveau, je regarde comme toujours, j’écoute à tue-tête. Comme la première fois. Le motif principal qui nous a décidé de choisir cette maison-là, il y a de longues années de cela, dans une magnifique campagne dont la France a le secret, si humaine, si équilibrée, si moyenne, était la vue. Un pré descend doucement jusqu’à un bouquet d’arbres où se cache un ruisseau, puis le regard monte vers une petite forêt, ensuite vers un autre pré, et enfin vers le ciel, immense, infini d’évidence. Je ne savais pas encore que j’allais devenir l’interlocuteur privilégié des grenouilles.

Ayant réglé les paperasses administratives, nous nous tenions un matin, le premier matin, enfin, face à ce paysage. Le hasard voulut que le paysan propriétaire du champ jouxtant notre jardin soit présent, en train de labourer. Il nous vit de loin, arrêta son tracteur, s’approcha de nous. Salutations, présentations.

—Mais pourquoi avez-vous acheté cette vieille ferme ? – demanda-t-il, surpris.

—À cause de la vue. Entre autres.

Un silence incrédule, voire sidéré.

—Tiens donc. À cause de la vue ?

Et il leva son regard vers la petite forêt qu’il avait en face de lui depuis des décennies, et avant lui son père et son grand-père et des générations depuis des siècles, comme s’il la voyait pour la première fois. Comme s’il la découvrait.

Ce qui était peut-être le cas. Son paysage était désormais aussi le nôtre. Mais si le paysage était le même, les yeux n’étaient pas les mêmes.

*

Après un long voyage, nous revenons chez nous, en France pour fêter le printemps. I love France in the springtime. Il est assis à côté de moi dans l’avion. J’ai tout mon temps pour l’observer : nous allons voler, vivre ensemble douze heures. Une calotte sur la tête, barbu, il lit, il prie. Au repas, il refuse la viande. — Vous auriez dû le signaler lors de l’achat de votre billet. On vous aurait servi de la nourriture spéciale. Nous en avons l’habitude, vous savez.— C’est l’hôtesse qui parle. Un moment donné, il ouvre son ordinateur et regarde un film sans devoir le chercher, puisqu’il était déjà sur son écran. Un film de guerre comme je n’en ai jamais vu, on tire, on hurle, on court, on se planque… Le sang gicle, on ouvre des ventres, on décapite, des détails, des gros plans, d’une violence ultra, inouïe.

De la cabine de pilotage sort un grand vieillard avec une barbe blanche soignée, habillé d’un long et large habit blanc, une sorte de toge. Il se dirige vers mon voisin et lui flanque une gifle gigantesque.



(Autopub : J’ai toujours su parler aux femmes. C’est le titre de mon recueil de textes courts qui vient de paraître aux éditions Arléa. Si vous voulez en savoir plus avant de vous précipiter chez votre libraire, taper « www.arlea.fr/Adam-Biro ».)

adam biro
juin 2015
biroadam4(AT)gmail.com

vendredi 1 mai 2015

DE MON PÈRE par Adam Biro

Bíró József, Le dr Bíró Imre (d’après
 Rembrandt), huile sur carton, 1930

     Il y a quelques semaines, j’ai dû faire un voyage éclair à Budapest, ville dont les cafés possèdent cette commodité évidente qu’est le portemanteau, objet peu coûteux et très pratique totalement ignoré, pour des raisons obscures, des cafés parisiens. En voulant accrocher mon duffle-coat sur la patère dans un restaurant, j’en ai déchiré la bride. Puis, dans l’après-midi, je me suis rendu chez un ami pour lui emprunter un livre. Il m’a présenté une dame assise à une table, couturière de son état, en train de rafistoler ses vêtements de vieux garçon. J’ai immédiatement demandé à la dame de bien vouloir recoudre la bride de mon manteau. La dame, avant de répondre à ma requête, s’est écriée : « Comme vous ressemblez à votre père ! » Elle n’a pas seulement connu mon père dont elle avait été la patiente, mais elle s’est empressée de me raconter des anecdotes sur lui en rajoutant : « J’ai même nagé avec votre père à la piscine couverte sur l’île Margit. Il était déjà vieux, mais il fallait le voir assis au bord du bassin, entouré de jeunes femmes ! » Et elle s’est mise à recoudre mon manteau, tout en me regardant et en continuant à parler de mon père. Intarissable. Quand je voulus la payer, elle le refusa énergiquement et quasiment fâchée. Je m’en doutais. Je lui ai baisé la main.

     À plusieurs reprises j’ai écrit sur mon père, mort dans sa quatre-vingt-seizième année, qui s’est donné tant de peine à me transmettre sa construction intellectuelle et morale. Le reste, tout le reste, notamment ma vie et ma survie, je le dois à ma mère, mais cela devrait être le sujet d’un autre billet.

     Le docteur Bíró était un séducteur. Je ne lui connais aucune aventure, aucun pas extraconjugal, mais Dieu qu’il aimait les femmes et Seigneur comme les femmes le lui rendaient bien !

     En rentrant à Paris, on m’a fait remarquer que la doublure de mon pardessus, cousue maladroitement ensemble avec le tissu, est raccourcie au point de déformer toute la structure. Il faudrait découdre la bride pour que le dos redevienne droit. J’ai obtempéré. C’était une erreur. J’aurais dû refuser. J’aurais dû garder ce défaut du manteau ainsi que sa cause, la bride cousue au mauvais endroit, pour qu’ils me rappellent l’épisode avec cette couturière que je ne reverrai jamais, et Budapest que j’ai perdu, et la Hongrie dont j’essaie de m’éloigner désespérément pour des raisons politiques, et ma langue maternelle à laquelle je m’accroche, et mon enfance si loin, si dorée dans la lumière du soir, et mon père, sa séduction, sa distinction, son élégance.

     J’aurais dû porter ce duffle-coat malfichu en souvenir de mon père qui, lui, n’aurait jamais mis un manteau déformé.

     adam biro
     mai 2015
     biroadam4(AT)gmail.com