lundi 1 juillet 2013

DE LA POÉSIE par Adam Biro

Szép Ernő, (Huszt, Hongrie, aujourd’hui Ukraine, 1884 –
Budapest, 1953)
Plato mentions in Phaedrus:
This tale is not true.
You never sailed in the well-decked ships
Nor came to the towers of Troy.”
(In Michael Taylor, Horace’s Odes, traduction et commentaires)
Je me rends soudain compte, en me baladant comme tout un chacun sur la toile, que l’écrivain américain Ernest Cute est mort en 1953, il y a soixante ans.
Dans les années cinquante, je me promenai avec mon père à Princeton où il enseignait. Tout d’un coup, il s’arrêta. Je me souviens très précisément de l’endroit : au croisement de la rue de ma high school, Island Street et de la Weeshegrade Street. Il m’indiqua sur le trottoir en face un gros bonhomme rougeaud, portant une veste en denim.
Regarde, dit mon père. C’est Ernest Cute.
Et il m’expliqua que c’était un grand poète qui était aussi un excellent scénariste à Hollywood, et que lui, mon père, aimait beaucoup ses films.
Est-ce Thoreau qui raconte quelque part que son père et lui chevauchèrent près des Ridlebury Rapids, quand un cavalier les dépassa ? Son père donna un coup de cravache à la monture du jeune homme ; le cheval se cabra dangereusement.
C’était le grand poète Ralph Waldo Emerson, lui dit son père, en désignant le cavalier. Souviens-t’en.
Puis j’ai grandi et j’ai vu les films dont Cute avait écrit le scénario. Si vous voulez savoir plus sur cet écrivain au destin typiquement américain —fort en gueule, gros buveur, coureur de jupons, vendeur de journaux, courtier en assurance, cowboy, sous-officier des Marines dans le Pacifique durant la Deuxième Guerre, époux, entre autres, de la célèbre star Mylene Wright, interdit de Hollywood à la fin de sa vie, à l’époque de McCarthy — , vous pouvez consulter sa bio sur Wikipedia. Et nous pouvons nous rencontrer, amis sur Facebook, au coin de la rue de mon école et celle de la vôtre.
Je vous donne, après de nombreux traducteurs bien plus réputés que moi (Jean Cocteau, René Char, Yves Bonnefoy), ma traduction d’un fameux poème de Cute que je ne peux pas lire sans avoir des larmes aux yeux. Il figure dans toutes les anthologies des plus beaux poèmes de la littérature mondiale. John Cage puis Pierre Boulez l’ont mis en musique. Give me your hand (Donne-moi ta main) a paru dans le numéro 1 de la revue The Western Literary Magazine à Chicago, en 1915.
Voilà ce que j’aurais dû écrire pour ne pas m’égosiller dans le désert. Tout ce qui précède est évidemment faux, et je suis bien obligé, hélas, de vous livrer la vérité. Hélas, car qui s’intéresse à la poésie hongroise ? Voici donc les vrais événements, ceux que je dois écrire :
Je me rends soudain compte, en feuilletant comme tout un chacun l’Histoire de la littérature hongroise en trois volumes, que l’écrivain Szép Ernő est mort en 1953, il y a soixante ans.
Dans les années cinquante (1951 ? 52 ? qui le sait ?), nous nous promenâmes, mon père et moi, à Budapest. Tout d’un coup, mon père s’arrêta. Je me souviens très précisément de l’endroit : au croisement de la rue de mon école, qui s’appelait encore Sziget utca, la rue de l’Île et de la Visegrádi utca. Il m’indiqua de l’autre côté de la rue un petit homme chétif, portant une veste à carreaux. (La mémoire est une machine, un perpetuum mobile qui fonctionne seule, sans carburant, sans notre intervention. Une veste à carreaux ! Comment puis-je m’en souvenir, à plus d’un demi-siècle de distance ? Or je vois la scène très précisément devant mes yeux fermés.)
Regarde, dit mon père. C’est Szép Ernő.
Et il m’expliqua que c’était un grand poète et un excellent dramaturge, que lui, mon père, aimait beaucoup.
Est-ce Gide qui raconte dans son journal que son père, en se promenant avec lui, enfant, à Paris, lui administra soudain une gifle ?
Regarde bien, dit son père. C’est Victor Hugo.
Et il lui désigna le poète qui passait sur le trottoir en face. La gifle devait rendre l’événement inoubliable. Ce n’était pas la méthode pédagogique de mon père ; le résultat était pourtant identique. La preuve : la veste à carreaux.
Puis j’ai grandi et j’ai lu des « choses » de Szép Ernő. (J’utilise à dessein ce mot un peu faible, mais c’est ainsi que j’ai entendu quelques grands peintres désigner leurs propres œuvres.) Si vous voulez savoir plus sur ce personnage timide, effacé, mal dans sa peau, grand écrivain, au destin tragique comme à peu près tous les poètes hongrois du vingtième siècle, et de tous les siècles, vous pouvez, vous aussi, consulter l’Histoire de la littérature hongroise en trois volumes. Et peut-être même que nous nous y rencontrerons, comme au croisement de la rue de mon école et celle de la vôtre.
Je vous livre ici ma traduction un peu maladroite (mais elles le sont toutes, toujours, et c’est inévitable) d’un poème de Szép que je ne peux pas lire sans avoir des larmes aux yeux. Add a kezed (Donne-moi ta main) a paru dans le numéro 22 de la revue Nyugat (Occident), à Budapest, en 1915.

Donne-moi ta main parce que le ciel s’assombrit,
Donne-moi ta main parce que le vent souffle,
Donne-moi ta main parce qu’il se fait tard.

Donne-moi ta main parce que je tremble,
Donne-moi ta main parce que j’ai le vertige,
Donne-moi ta main parce que je m’écroule.

Donne-moi ta main parce que je rêve,
Donne-moi ta main parce que je suis là,
Donne-moi ta main parce que je meurs.


adam biro
juillet 2013
biroadam4(AT)gmail.com

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