jeudi 1 novembre 2012

DU THÉÂTRE par Adam Biro

Pour Georges B.
Commedia dell’arte, troupe Gelosi
 
Je lui dis : tout est politique.
Elle me répond : je sais. C’est fatigant. Prenons du champ. Le temps d’un spectacle.
Je lui dis : le théâtre est la vie. Le théâtre aussi, est politique.
Elle, du théâtre, attend le miracle. Et rien de la politique.
Il y a deux ans, j’ai vu le Roi Lear à Londres avec un ami. Je redoutais l’épreuve que Shakespeare allait imposer à mon airport English, tout juste bon pour vendre du salami (hongrois, le meilleur au monde) à la Foire du livre de Francfort. Mais mon ami me rassura :
Ne t’inquiète pas, les Anglais ne le comprennent pas non plus.
La représentation était excellente. Comme souvent à Londres ou à Budapest. Comme rarement à Paris.
Une fois dans la rue, je ne tarissais pas d’éloges sur la mise en scène, le jeu des acteurs et des actrices, les costumes et les décors.
Quels costumes ? Quels décors ? — demanda mon ami.
Mais enfin, n’as-tu pas trouvé terrifiant l’ample manteau rouge sang de Lear ? Et cet immense trône noir…
Come down. Il n’y avait ni manteau rouge, ni trône noir. Il n’y avait tout simplement aucun costume, aucun décor. Les acteurs portaient tous une chasuble blanche. Tous la même. Et ils jouaient sur un sol de bois brut, sans décors, sans accessoires.
J’en fus abasourdi.
Je vois le manteau devant moi ! Et les sièges... il me suffit de fermer les yeux.
Nous retournâmes au théâtre, où les photos de la représentation étaient exposées dans une vitrine.
J’ai ouvert mes yeux. Ni décors, ni costumes. Rien. Pas de trône, pas de sièges. Seul le jeu extraordinaire des acteurs, seule la force créatrice du metteur en scène, seule la puissante image mentale qu’ils m’ont insufflée. (Je ne parle pas du texte, l’élément le plus vulnérable du théâtre. Euripide, Shakespeare ou Tchekhov ne peuvent plus se défendre. Ils sont à la merci de n’importe quel comédien prétentieux ou du premier metteur en scène médiocre post-moderne venu, qui croit qu’ayant fait jouer Hamlet nu, il a révolutionné le théâtre et changé la vie.) J’y étais, sur cette scène, avec des meubles, des tentures, des bijoux, des couronnes, des robes, des pourpoints, des épées. J’y étais, dans cette Angleterre médiévale. J’errais sur la lande désolée, physiquement, à moi aussi, on a crevé les yeux.
Un autre voyage. Invité à passer quelques jours à Zurich, j’arrivai au moment où mes hôtes s’apprêtaient à partir pour le théâtre. Ils me proposèrent de les accompagner, ce que j’acceptai par politesse et de mauvaise grâce. J’étais fatigué par le voyage et le spectacle qu’ils allaient voir ne m’enthousiasmait guère : un acteur célèbre — de moi inconnu — allait réciter Michael Kohlhaas. Même pas un vrai spectacle. Une de ces expérimentations théâtrales que je redoute. De surcroît, je connaissais cette nouvelle.
Un acteur en costume-cravate sombre, assis devant une petite table où se trouvaient un livre, une carafe d’eau et un verre, lisait, pendant plus d’une heure, sans interruption, le texte de Kleist. Et, oubliant ma fatigue, mes appréhensions, ma peur de l’ennui, m’oubliant moi-même, j’étais suspendu aux lèvres de ce comédien qui lisait, sans mimiques, sans gestes, aucun effet grandiloquent, pas de décor, oh non, rien, un texte du dix-neuvième siècle dont je connaissais le dénouement, où aucune surprise ne m’attendait… Sauf la surprise du jeu du comédien immobile, qui, en lisant, nous prit par la main pour nous emmener dans une vieille principauté allemande, pour nous faire assister à cette tragédie quasiment grecque du destin inéluctable du héros parti en guerre, sûr de son bon droit, contre plus puissants que lui… Aucun film d’action en 3D, aucune représentation « à grand spectacle » n’aurait pu me faire vibrer à ce point, me faire trembler, me faire espérer une autre fin, différente, peut-être heureuse…
Une fois encore, le miracle : j’y étais, en chair et en os, sur cette place publique allemande, et je dus serrer mes poings de douleur au moment de l’exécution du pauvre Kohlhaas.
Dans Oncle Vania, vu il y a peu. Revu, re-revu. (Tchekhov n’écrivait que pour nous. Il ne raisonne pas, il sent. Personne ne tchekhove comme nous, gens de l’Est.) Mise en scène très moderne, meubles, vêtements et musique (oui, musique) contemporains. Acteurs jeunes, enthousiastes, au jeu retenu. Éléna et Sérébriakov partent. On ne les voit pas, mais on entend la voiture s’ébranler. On croit l’entendre. Sonia entre dans la pièce, et dit, tout bas, comme indifférente : « Ils sont partis ». Un coup de poing. La phrase la plus profonde, la plus tragique du théâtre. La plus terrible. Le monde s’écroule, l’amour de Vania disparaît à jamais. Les chevaux emportent Éléna hors du monde, vers un monde hors Vania, sans Vania, ailleurs… Vous ne pouvez pas retenir vos larmes. À votre âge, voyons…
Ils sont partis. Qui est parti ? Mais la vie, tout simplement. S’il existe du « pure theatrical Viagra » (le Daily Telegraph à propos de Nicole Kidman dans The Blue Room), il existe aussi un « pure theatrical murder ». J’y étais, j’y ai assisté, en direct, j’ai entendu la phrase assassine.
Elle me dit : tout cela est très classique.
Je lui réponds : c’est vrai. Rien que la vie la mort.
Le miracle du théâtre.


adam biro
novembre 2012
biroadam4@gmail.com



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