jeudi 12 avril 2012

Souvenirs de loin... par Flora

Ces fameuses années cinquante... J'étais trop jeune pour me rendre compte de ce qui allait pousser le pays à l'insurrection. Les adultes ont tout fait pour préserver notre insouciance. Cependant, leurs silences, les phrases, les mots coupés dans leur élan, les regards inquiets étaient autant d'indices dérobés par l'enfant que j'étais. Des mots étranges dont le sens, tout en restant flou, était chargé de maléfice. Le mot " finánc" * par exemple: il fallait s'en méfier car il pouvait débarquer à l'improviste, tout emporter avec lui, y compris la liberté.
   Pourtant, c'était une enfance heureuse dont quelques images fugitives font surface comme les compositions aléatoires d'un kaléidoscope. Mon père rentre avec le soleil couchant et détache du porte-bagages de sa bicyclette un énorme globe vert foncé: une pastèque de 10 kg. Il nous apprend à reconnaître si elle "sonne" mûre, en tapant avec l'index recourbé sur l'écorce brillante. Sous son couteau, la pastèque se fend avec un craquement prometteur et nous découvrons les pépins noirs logés dans la chair écarlate et juteuse... Promesse de festins infinis de tous les étés...
   ... Dans la nuit noire et la neige immaculée qui recouvre la cour, les flammes du bûcher montent au ciel. Le cochon qui assurera l'essentiel de la viande pour la famille, ne proteste pas. Ce n'est pas la tuerie à la chaîne des abattoirs. On va l'amadouer avant de le coucher sur la paille et le tuer d'un coup de couteau expert qui lui épargnera l'agonie. On recueille le sang frais dans un récipient, on le fait revenir dans du saindoux avec des oignons en quantité, pour le servir au petit déjeuner. Ce sera le premier acte d'un rituel qui durera une bonne partie de la journée.
   ... L'automne charrie les odeurs des récoltes et mon kaléidoscope personnel compose l'image d'un gros tas de maïs déversé dans la cour. Toute la soirée se prolongeant dans la nuit où la fraîcheur monte et remplace la tiédeur du jour, les voisins se réunissent pour débarrasser les têtes blondes du maïs de leurs enveloppes. Les enfants se roulent dans les feuilles odorantes, le travail se fait vite, sous le bruissement des rires et des histoires... Et mon kaléidoscope tourne...

*finánc  (prononcer: finantz) contrôleur fiscal, chargé de vérifier si les gens des campagnes ont bien restitué en impôt, à la mairie, les deux-tiers de leur récolte, viande, oeufs, tout... Pour nourrir la classe ouvrière, a dit la propagande officielle...

Flora

Le blog de Flora en français

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