jeudi 1 août 2013

AAA par Adam Biro

Élément de reliquaire, peuple Kota, groupe Mahongwe, Gabon
Parlons d’art, d’amour et d’argent.
De l’art et de l’amour. Les grandes affaires de ma vie. Parlons de Turner par exemple, de cet Anglais génial qui me fascine. Un vrai peintre : il n’a rien d’autre à dire que l’art. L’art porté à son point le plus haut. Il ne suit pas, il ne précède pas. Si ses huiles subissent l’influence de Claude Lorrain, la liberté de ses aquarelles, de ses dessins est totale. Et l’on se trompe en découvrant dans les couchers de soleil, dans les lumières de ses aquarelles l’annonce de l’impressionnisme. Turner n’a pas de théories. Aucun message. Aucune étude scientifique, aucune palette chromatique, aucun « isme ». Il n’est pas Filiger. Ni Seurat (dont les dessins sont des merveilles, soit dit en passant). Il sent, il exécute. Comme Picasso. Dans le même carnet se suivent d’une page à l’autre, voire sur la même page, un couple d’amoureux au lit, à demi vêtus ou plutôt à demi dévêtus, dont la position est à l’opposé de celle du missionnaire, un pont, une église, deux taches de couleur abstraites, puis trois dessins très précis, très réalistes, quasi anatomiques de sujets très érotiques que la bienséance m’interdit ne serait-ce que de laisser deviner. Lui, Turner, ne pense à rien, ne cache rien, n’a honte de rien ; il décrit. Seules les formes l’intéressent, la couleur, la représentation d’une image. Mentale, artistique.
Si j’avais de l’argent, je m’achèterais une aquarelle de Turner.
*
Parlons donc d’argent et d’art. On connaît l’anagramme créé par Breton pour, contre, sur Salvador Dali : « Avida Dollars ». Et le jeu de mot sur « de l’art/dollar » est d’une grande banalité. Voici deux anecdotes.
La première est sordide. Un jour, je fus invité à déjeuner (non pas moi mais l’éditeur d’art qui porte mon nom) en semaine, par un collectionneur, dans son hôtel particulier. Nous fûmes servis par un maître d’hôtel en gants blancs. En buvant le café dans son bureau, et avant de passer au motif de l’invitation — un livre, quoi d’autre ? il n’allait pas parler d’argent, pas avec moi tout de même, ni d’amour —, le collectionneur me montra une petite tête sculptée.
De qui est-elle ? 
Je pensais bien à un sculpteur, mais ce n’était pas possible, car je venais de publier le catalogue raisonné de cet artiste, et la tête n’y figurait pas.
Vous avez l’œil. C’est en effet de lui.
Donnez m’en donc une photo pour que je la publie dans la réédition.
Contre toute attente, le nabab n’y tenait pas. Il lui suffisait de posséder l’objet, et de savoir de qui il était. D’être seul à le savoir. J’étais fort impressionné par cette attitude rarissime que je racontais à tout le monde. « Ça, c’est la vraie classe. La vraie richesse. Loin de la foule déchaînée, du commerce, du bruit, du marché de l’art. De l’argent. »
Et puis lors du décès du collectionneur, je lis dans un journal que cet homme avait traficoté avec les Allemands pendant l’Occupation, qu’il leur vendait des objets d’art achetés pour une bouchée de pain à des juifs aux abois. Parmi les noms des artistes se trouvait l’auteur de la petite tête. Et l’« l’amateur » s’est gardé les plus belles pièces. Ni vue, ni connue. Et pour cause…
(Amateur vient d’aimer…)
*
La deuxième est une histoire d’amour. Pour l’anniversaire de notre fille, historienne de l’art, africaniste, j’avais acheté, assez cher, pas trop, un reliquaire mahongwe que je gardai caché au bureau en attendant l’anniversaire qui, chez nous, grâce à ma femme, est toujours ponctué d’un repas de fête. Passe la conservatrice du département africain d’un grand musée européen, qui me réprimande.
Je vous ai déjà dit de ne pas acheter n’importe quelle cochonnerie, fabriquée dieu sait où et par dieu sait qui. Votre reliquaire est évidemment un faux.
Donnez-moi cet avis par écrit et je rends l’objet au marchand.
Ce n’était pas possible. Les conservateurs n’ont pas le droit de faire des expertises.
Le cadeau que je voulais beau, original…
Le hasard voulut que le même jour passât à mon bureau l’un des meilleurs marchands parisiens d’art africain.
Oh, le beau mahongwe que vous avez là ! – s’écria-t-il.
Je le priai de ne pas se moquer de moi, de ne pas retourner le couteau du savoir dans la plaie béante de mon ignorance et de ma naïveté. Et je lui racontai la conversation que j’eus quelques heures plus tôt avec la conservatrice.
J’aimerais que Mme X. me prouve qu’il s’agit d’un faux. Pour moi, c’est un reliquaire authentique, ayant toutes les caractéristiques d’un objet fabriqué en Afrique, manuellement.
Il me les montra.
Je vous l’achète.
Cette fois, j’étais perdu. Comment s’établit la valeur des objets d’art ?
Pour la valeur marchande des objets d’art africain, m’expliqua-t-il, seule compte la provenance, le pedigree. Un masque des collections Goldet, Tzara ou Vérité vaut beaucoup, beaucoup plus qu’un masque identique mais sans origine.
Quant à votre reliquaire, il vous plaît, n’est-ce pas ? Alors, où est le problème ? Vous n’êtes pas marchand. Il ne s’agit pas d’argent. Vous l’aimez ? Votre fille l'aimera. Contentez-vous du plaisir.
Il avait raison. Que la Tate Gallery m’offre une aquarelle de Turner. Je me contenterai du plaisir. De l’art, de l’amour. Ne parlons pas d’argent.

adam biro
août 2013
biroadam4(AT)gmail.com

2 commentaires:

  1. Je me pose souvent les mêmes questions! Je suis admiratrice insatiable de certaines oeuvres d'art et pratiquant moi-même (très modestement, j'ose à peine le mentionner en compagnie de ces grands noms admirés!) le dessin, je pars souvent du plaisir instinctif éprouvé à leur rencontre...

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  2. Bonjour Rozsa T. (alias flora), ce billet d'Adam Biro et votre commentaire me rappellent une belle réflexion sur l'oeuvre d'art de Serge Rezvani au travers de son roman "L'origine du monde". Si vous ne le connaissiez pas, je vous en recommande vivement la lecture. C'est un livre intelligent, drôle, passionnant. Pour vous en donner une idée, voici deux liens :

    http://www.franceculture.fr/oeuvre-l-origine-du-monde-de-serge-rezvani.html

    http://www.babelio.com/livres/Rezvani-LOrigine-du-monde/74762

    Bien à vous
    Jean-Pierre

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