dimanche 1 septembre 2013

DE LA GARE DE L’EST par Adam Biro


        Dans le temps, ceux qui arrivaient à Paris en venant de l’Est, de Là-bas, débarquaient obligatoirement à la Gare de l’Est. Et c’est de là que repartaient... ceux qui repartaient.
   
        Explication de texte :

        « Dans le temps » : aujourd’hui tout le monde arrive en avion, sauf les riches en argent ou en temps qui viennent en voiture. Il n’y a plus de réfugiés de l’Est ; les Afghans, les Syriens, les Maliens, les Marocains arrivent à pied. Ou ils n’arrivent pas, morts de froid ou d’étouffement dans le camion où ils se sont cachés.

        « Là-bas » : le plus grand pays d’Europe, aux frontières mal définies (je préfère « mal » à « pas »). Il s’étendrait du Rhin à l’Oural, voire jusqu’à la mer d’Okhotsk. Je n’oublierai jamais l’entretien où mon futur employeur, après avoir parcouru mon CV, m’a demandé : « Donc vous venez de Là-bas ? ». Ma réponse fusa : « Oui Monsieur, d’ailleurs le là-bas est la seule langue que je parle sans fautes et sans accent. » Tous les grands créateurs de Là-bas, Chagall, Joseph Roth, Capa, Miłosz, Nabokov… la liste est infinie, sont arrivés par la Gare de l’Est. (Sauf Brancusi, venu à pied de sa lointaine Roumanie.)

        Et c’était à la Gare de l’Est que j’ai connu moi aussi (bibliquement) Paris.

        Des années plus tard, j’ai lu que la direction de Heathrow avait demandé à un écrivain anglais de s’installer dans l’aéroport, et de le décrire, l’institution et ses voyageurs. Une totale liberté lui a été garantie. Le livre a paru, un bestseller. Du coup, une immense envie me prit de faire la même chose à la Gare de l’Est. Où Ady, mon poète préféré, est arrivé de Budapest avant de repartir vers « le grand cimetière hongrois ». « Paris, chansonnier géant, / Chante-moi l’ivresse. / Qu’une fois encore s’abatte sur moi, / Froufroutante, brûlante, parfumée, / Et qu’elle ferme mes yeux avec ses baisers / Une fille de Paris. » (À la Gare de l’Est, 1906.) Rien de plus simple, me suis-je dit. Il me suffit de prendre un carnet, et de tout noter (consigner serait plus à propos), du départ du premier train jusqu’à l’arrivée du dernier, les voyageurs accompagnés par une cohorte d’amis et d’inconnus, ceux et celles qui attendent un amour ou un ennemi, les voyageurs sans bagage que personne n’attend et que personne n’accompagne, badauds, sdf, dragueurs, petits travailleurs infatigables des banlieues, drogués, ivrognes, cheminots, prostituées, prostitués, balayeurs, clodos, mendiants, surveillants, flics, voleurs, soldats, et les bistrots, les restaurants, les boutiques… et aussi les pigeons, les moineaux, les souris, les rats, les chiens, les chats et les cochons d’Inde en liberté, les chiens, les chats, les cochons d’Inde et les enfants en laisse, et le bâtiment, la pierre, le métal, le verre, les odeurs, le bruit et la fureur.

        « Tu oublies Vigipirate blanc et ses cousins jaune, orange, rouge et écarlate, tu ignores Biotox, Piratox, Piratome et Piratair-Intrusair, tu fais fi de Pirate-mer et de Piranet ! Tu crois qu’on te laissera tranquillement mettre la République en danger, prendre des notes à un endroit stratégique comme si tu étais au bord de la mer à Palavas-les-flots ? Où te crois-tu ? À Chemillé-sur-Indrois dans l’Indre-et-Loire ? À Moscou ? Procure-toi une autorisation. »

        Rien de plus simple, me suis-je dit. Un coup de fil à la SNCF suffira. Quand le PDG entendra mon nom, c’est sur TF1 qu’il annoncera, fier, la parution du futur bestseller. Donc : direction, sous-directions, surveillance, sécurité, service de presse, relations publiques… Nitchevo. Puis à la Gare de l’Est : direction, sous-directions, surveillance, sécurité, service de presse, relations publiques… Semmi. Mais on ne m’aura pas comme ça. La Gare de l’Est est ma gare. Ce n’est pas parce qu’aucun service n’a voulu me répondre que je n’écrirai pas mon bestseller ! (J’ai pensé l’intituler Cinquante nuances de la Gare de l’Est, ou Gare de l’Est Code.) L’Internet n’a pas été inventé pour… Donc, je clique et double-clique… Nic. (Je vous fais grâce des détails. En quoi j’ai tort. Je devrais vous laisser, voire vous inciter à essayer de contacter la SNCF par téléphone, Internet ou pigeon voyageur. La SNCF qui m’envoie un e-mail par semaine en m’appelant par mon prénom, en me promettant des voyages gratuits en première avec caviar, champagne et escort girls, qui, chaque année, me souhaite bon anniversaire et me fait gagner mon poids en kilomètres…) Mais on ne m’aura pas comme ça, etc. J’ai écrit une lettre sur papier, avec adresse, expéditeur, enveloppe et timbre. Si si, ça existe toujours ! La Poste n’est pas seulement une banque. Parfois, aux heures creuses, elle achemine du courrier.

        À l’heure (creuse) qu’il est, j’attends toujours une réponse.

        Et ce n’est pas parce que je suis arrivé par la Gare de l’Est que je suis quelqu’un de négatif et que je dois terminer ce billet sur un ton déprimé, sur la fin du poème d’Ady :

        « Ici, dans le crépuscule du soir, / Les chants sacrés retentiront toujours. / Le monstre d’acier s’élancera de la gare / Avec, à son bord, un mort. »

        Non. Positif, je lance un appel : si votre cousine de deuxième degré est parente du chef de gare de Chemillé-sur-Indrois (Indre-et-Loire), mettez-nous en rapport. (Sauf qu’il n’y a plus de train à Chemillé depuis plus de soixante ans. À quoi bon ?) Je suis sûr qu’en partant de Chemillé-sur-Indrois, avec des relations, j’arriverai à la Gare de l’Est. Comme Ady : « Celui qui part de l’Ér, aboutit dans le saint, grand Océan ». (L’Ér est une petite rivière de Là-bas comme l’Indrois est une petite rivière de Chez-nous.) Et vous aurez un exemplaire dédicacé du bestseller. Un vrai roman de gare.

        Adam Biro
        Septembre 2013
        biroadam4(AT)gmail.com

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