samedi 1 mars 2014

DE LA DIFFICULTÉ D’ÊTRE par Adam Biro

Edvard Munch, Le Cri, 1893, tempera sur carton, Musée Munch, Oslo
Assis dans un café parisien, boulevard de Bonne Nouvelle, par une matinée froide, non pas vraiment froide mais glauque, par une matinée de petite pluie parisienne, typiquement parisienne, parce que nulle part, dans aucun pays au monde il ne pleuvine comme à Paris, aucune ville n’a cette qualité de pluie, aussi mouillée, aussi mouillante, aussi pénétrante-insinuante, aussi… comment dire, une pluie qui vous fout l’envie de vous balancer dans la Seine, pour être vraiment mouillé, une bonne et dernière fois, je regarde un vieil homme traverser la chaussée. Misérable, en loques, avec toutes les peines du monde, très lentement, en portant un sac en plastique trop lourd pour lui, il se traîne au milieu du boulevard, en dehors de tout passage protégé. Il va se faire écraser. Je me lève pour l’aider. Il m’envoie paître.
Et soudain je me souviens de ce garçon de sept-huit ans, vu un jour en Grèce. Il avait un pied malade énorme, effrayant, qu’il n’arrivait presque pas à soulever, et il essayait, désespérément et en vain, de courir dans la poussière et la chaleur, et de jouer avec les autres enfants, de rattraper la balle.
Et refait surface dans ma mémoire une des courtes nouvelles de l’écrivain hongrois Karinthy Frigyes qui parle d’un personnage typique des cafés de Budapest, un vigéc, un représentant de commerce toujours pressé, léger, nonchalant, tourbillonnant, enchaînant les sujets les uns après les autres, parlant un argot composé de syllabes, de raccourcis et d’interjections, d’éructations. Puis Karinthy l’a revu après la guerre, la première. L’homme avait reçu sur le front, lors d’une déflagration, un choc qui l’a rendu gravement bègue. Et au lieu des rapides demi-phrases d’avant guerre, son discours était devenu compliqué, circonstancié, châtié, avec des périphrases, des subordonnées, des formules alambiquées — qui, ajouté au bégaiement, lui interdisaient, évidemment, toute communication, car personne n’avait le temps ou la patience d’attendre la fin de sa phrase.
Et, tout en regardant le SDF boulevard de Bonne Nouvelle, je me rappelle aussi une histoire juive, où les étudiants talmudiques de Wolsviller demandent à leur rabbin érudit :
Rabbi, avec ta science, pourquoi n’es-tu pas devenu un Rachi, un Maimonide, un Einstein ?
Le rabbin répond :
Quand je me présenterai devant l’Éternel, que Son Nom soit loué, ce qu’Il me demandera, ce ne sera pas pourquoi je n’ai pas été Rachi, Maimonide ou Einstein. Il me demandera si j’ai bien été le rabbin de Wolsviller.
Et j’enchaîne : dans ses Carnets, Camus s’interroge devant sa glace. Il voudrait être différent, peut-être plus beau, le nez un peu comme ci, la bouche plus comme ça… Cependant, dit-il (avec d’autres mots, mieux que moi), il faut s’accepter. Je m’accepte. Je fais avec. Ça me coûte.
Et je continue : en exergue de son Cimetière marin, Valéry a inscrit, en grec, la troisième Pythique de Pindare :
Ô mon âme, n’aspire pas à l’immortel, mais épuise le champ du possible.
Et j’oppose à cela mon sujet de bac (on l’appelle « maturité » dans mon pays romand), une phrase de Chateaubriand : « Il n’y a rien de si grand, de si beau, de si noble que ce qui n’existe pas. » (J’hésite quant à l’auteur, et je cite la phrase de mémoire. C’est si vieux…)
Et là je m’arrête et je dis non.
À quoi tout cela sert-il ? Pourquoi ne pas laisser tout tomber ? Qu’attendons-nous de la vie, des autres, du hasard, qu’est-ce qui nous fait tout de même avancer, être ? Nous tous, le petit vieux parisien et l’enfant de Koroni souffrant d’éléphantiasis, l’invalide de guerre de Budapest, « (…) les gosses battus par l’ivrogne qui rentre, (…) la vierge vendue qu’on a déshabillée, (…) tous ceux dont la chair se déchire ou succombe, (…) ceux qui sont sans pieds, (…) ceux qui sont sans mains »… et moi et moi et moi ?
Le pays qui n’existe pas m’attire moi aussi, mais je résiste à l’idée ô combien tentante de m’y rendre, à la tentation d’en prendre le chemin par la drogue, l’alcool, le crime, le terrorisme, et je choisis contre le suicide et contre toute raison, malgré la pluie parisienne et le malheur qui rôde, et sans croire à celle qu’implore Francis Jammes, d’aller, d’essayer d’aller en titubant, avec mon nez comme ci, la bouche comme ça, le pied difforme et le verbe défaillant, ni Maimonide, ni Camus, ni Einstein, en traînant mon sac en plastique, souvent en dehors des passages cloutés, vers l’épuisement du champ du possible.
En attendant (en attendant quoi ?), je reste assis au café, boulevard de Bonne Nouvelle.
adam biro
mars 2014
biroadam4(AT)gmail.com
 

1 commentaire:

  1. Il doit y avoir de jolies choses, dans ton sac plastique ! merci pour ce très beau texte.

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