vendredi 1 novembre 2013

VICTOR HUGO EN AVION par Adam Biro

D’abord les faits :
Dans les années cinquante, les yeux de tous les candidats pilotes hongrois devaient être examinés par mon père, responsable du service ophtalmologique de l’hôpital d’État des sportifs à Budapest.
Un jour, à table, lors du dîner familial (le seul repas que nous prenions en commun, toujours très tard), mon père nous a raconté, à ma mère et à moi, un événement de sa journée.
Un futur pilote s’était présenté, correctement vêtu (je ne sais plus ce que cela pouvait signifier en Hongrie dans les années noires de l’ère Rákosi-Staline), avec, dans sa main, les résultats positifs de tous les examens précédents, cœur, poumons, estomac, électro-encéphalogramme, etc.
Il s’appelait Arany János, homonyme d’un des plus grands poètes hongrois de tous les temps. Comme si, en France, il s’était appelé Victor Hugo. Nous apprenions par cœur les poèmes d’Arany János à l’école, sa statue ornait les villes de Hongrie, toutes les localités du pays avaient une rue Arany János. Comme pour Victor Hugo. Et, de plus, à l’égal d’Hugo, c’était vraiment un très grand poète, un magicien inégalé de la langue, traducteur, entre autres, de Shakespeare. Et un bonhomme très sympathique, qui a écrit : « J’ai déjà parcouru tout le chemin de la vie, à pied la plupart du temps, mais oui, à pied, tout au plus en omnibus. Quand, en passant, le cocher d’un grand seigneur m’a éclaboussé de boue, je n’ai pas protesté, je me suis écarté, je me suis essuyé. » (Laborieuse traduction personnelle où manquent la musique, les jeux de mots, les rimes, le rythme, toutes choses dont Arany était le maître.)
Mon père était amusé et impressionné, car, de plus, le nom était rare.
Il doit être difficile de porter un tel nom, a-t-il dit au jeune homme.
Et devant la mine ahurie de celui-ci, mon père lui a demandé si, avec ce nom, il avait été le héros de sa classe, à l’école.
Bref : le candidat pilote qui portait ce nom rare et ultra-célèbre n’avait jamais entendu parler du poète.
Je l’ai fait échouer, nous a annoncé mon père.
J’en fus choqué et indigné. Mais je n’avais que dix ans.
Mais papa, on demande pas à un pilote dans son cockpit de réciter des poèmes ! Il voyait peut-être très bien ! Il aurait pu devenir un excellent pilote ! T’as même pas examiné ses yeux !
C’était inutile. Un pilote peut se trouver dans des situations délicates, dangereuses. Il doit prendre des décisions immédiates pour sauver la vie de centaines de passagers qui lui ont confié leur vie. Pour prendre ce genre de décisions, il doit être ouvert au monde, s’intéresser aux gens, à la vie. Va pour Clément Marot, pour Catulle Mendès (je francise, bien sûr). Et encore ! S’il s’était appelé Clément Marot, ignorer le poète de ce nom aurait été un signe de bêtise. Mais Victor Hugo ! Ce type n’était intéressé par rien en dehors de l’aviation, c’était un imbécile de la pire espèce, fermé à tout, et je me serais reproché toute ma vie de l’avoir autorisé à être un pilote officiel, responsable de la vie des gens.
Voici pour les faits. Et maintenant passons à mes considérations grandiloquentes, prétentieuses, d’un autre âge. Je n’y peux rien ; elles sont plus fortes que moi, elles sortent par tous les bouts.
J’ai souvent repensé à cette anecdote. Au moment de l’affaire Princesse de Clèves, du Zadig et Voltaire d’un politicard… Non, certes, connaître Mme de La Fayette ne suffit pas pour diriger un pays. Mais sans la connaître, le pays va dans le mur. Un peuple vit, survit, par sa culture. (Quelle belle phrase !) C’est ce qui reste. Lénine s’interdisait d’écouter les derniers quatuors à cordes de Beethoven parce que, disait-il, ils l’empêchaient de penser à la révolution. On connaît la suite… Quel était le nom de l’empereur d’Autriche du temps de Mozart ? Et du tsar qui régnait quand Tchekhov écrivit Oncle Vania ? Le roi Agamemnon n’existe que grâce à Homère, sans Shakespeare Richard III ne serait qu’un numéro. À Florence Michel-Ange, Raphaël et avant eux Dante ont changé le monde, tout comme Érasme, comme Luther... Le Polonais Jan Potocki, la Grande Catherine, Frédéric le Grand ont écrit en français… Sans Rousseau, Voltaire, les encyclopédistes, pas de Révolution française. Fermer des Instituts français — ou allemands, ou anglais — à l’étranger ou simplement baisser leurs subventions est suicidaire, et le théâtre, le cinéma, l’édition, les musées, la musique, tous les arts doivent être massivement soutenus, subventionnés, sans calcul de rentabilité. Je ne dirais certainement pas « à perte ». Non. Avec profit.
Combien coûte un Mirage ? Une centrale nucléaire ? Quel est le salaire annuel d’un footballeur médiocre de la médiocre équipe de France ?
(Je me relis. Je suis content de moi. Quels beaux sentiments p. c. — politiquement corrects, qui ne coûtent rien et qui ne seront suivis d’aucun effet. Je le sais. Vous le savez. Il suffit d’être content de soi.) 
adam biro
novembre 2013
biroadam4(AT)gmail.com

2 commentaires:

  1. Il y a au moins une personne en accord avec vos propos: moi.

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  2. Je crains Rozsa que vous ne soyez pas la seule, car nous sommes au moins déjà deux, vous et moi

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