lundi 6 juin 2016

Réponse de l'Ambassadeur de Hongrie à un édito de Libération du 3 juin 2016

L’édito de Liberation du 3 juin intitulé « Populisme en Europe de l’Est : c’est davantage qu’une crise d’adolescence » signé de Jean Quatremer reflète un courant de pensée répandu, que je trouve inquiétant parce qu’il conduit l’Europe dans une mauvaise direction.
En premier lieu, affirmer que l’élargissement de l’Europe est un échec suppose de savoir ce qui aurait dû se passer pour qu’il fût un succès. Le rattrapage économique en est effectivement un, même s’il reste encore beaucoup à faire. Mais le reste en est aussi un. L’ancrage démocratique est bel et bien là, il n’a pas été un feu de paille, et ce ne sont pas les expressions vides de sens de « vieux démons » de « dérive autoritaire », d’ « ultranationalisme » (sic) ou de « remise en cause des libertés publiques » (lesquelles ?) qui invalideront ce constat. Affirmer que ces pays n’ont qu’une « relation purement utilitariste à l’Union » témoigne d’une bien mauvaise connaissance de leur histoire récente, de leur état d’esprit, de leurs sentiments profonds, des dispositions dans lesquelles ils ont adhéré à l’Union européenne, ainsi que d’une ignorance du mécanisme des fonds de cohésion – qui sont tout sauf une aumône octroyée à des nécessiteux en échange de leur silence ou de leur acquiescement.
En second lieu, diviser l’Europe en deux sur la base du critère du « populisme » me semble bien hasardeux. Ne serait-ce qu’en raison du flou plus qu’artistique qui entoure la définition de ce terme. Il est comme l’Arlésienne ou le furet de la chanson : tout le monde en parle, mais personne ne l’a vu. Tout ce que l’on en sait, c’est qu’il doit être très péjoratif, puisqu’il est invoqué chaque fois que l’on souhaite flétrir quelqu’un. Un peu comme « l’impérialisme américain » ou le « fascisme » dans la propagande soviétique. Il est en quelque sorte le véhicule du discours d’exclusion. Et si « les populismes existent aussi à l’Ouest », pourquoi seraient-ils le signe d’un échec de l’élargissement de l’Europe ?
Non, l’élargissement de l’Europe n’est pas un échec. C’est l’immense succès de ce début du 21ème siècle. C’est l’absence d’élargissement qui aurait été un épouvantable échec. L’Europe est enfin institutionnellement unifiée, « dans la diversité », comme le proclame le Traité lui-même. L’Union à 28 n’est plus le Marché commun à 6. Cette diversité, qui comporte des avantages et des inconvénients, doit être respectée et gérée. C’est cela, la démocratie. Les choix politiques ne doivent pas être confondus avec le respect des règles de la démocratie. Je défie quiconque de démontrer que la Hongrie n’est pas un Etat de droit. Les ajustements nécessaires dans ce domaine ont toujours été effectués, et le seront, dans le respect absolu des procédures communautaires. Les amabilités ci-dessus, auxquelles s’en ajoutent quelques autres : « souverainisme europhobe », « démocratie sous contrôle », « société autoritaire et ethniquement pure », sans oublier le rappel de service aux « années 30 et aux discours antisémites » éternellement rabâchés, sont des appréciations politiques qui doivent être traitées comme telles. Leur emploi ne relève pas du souci de l’Etat de droit, mais de la volonté de stigmatiser qui ne pense pas comme soi. C’est une attitude que nous estimons profondément antieuropéenne. Le meilleur exemple de la confusion mentale qui règne dans ce domaine est le prétexte pris du « nouveau mur érigé en Europe pour stopper les migrants et réfugiés musulmans » par l’incorrigible Orbán, pour démontrer à quel point la Hongrie « piétine l’Etat de droit » : hélas, l’érection de ce « mur » démontre exactement le contraire puisqu’elle ne fait que traduire l’exécution par la Hongrie de ses obligations au titre des conventions européennes dont elle est signataire, en l’occurrence celle de Schengen. Aujourd’hui, tous les Etats sont appelés à en faire autant, s’il le faut sur fonds européens. L’Etat de droit, c’est d’abord le respect des règles existantes ; l’attitude à adopter face au phénomène migratoire est une autre chose, c’est un choix politique qui n’a rien à voir avec l’Etat de droit. Reconnaître que dans une Union à 28 tout le monde ne sera pas toujours d’accord sur tout ne me semble menacer en rien la cohésion de l’Europe, et représente même, à nos yeux, une condition de sa force. C’est autour de cette idée qu’il faut repenser l’Europe. Dans un environnement démocratiquement structuré comme l’est l’Union européenne, la moindre des choses, au titre des valeurs démocratiques, est de reconnaître la validité de la position politique de l’autre, tant à l’intérieur que face à l’extérieur.
« Varsovie, Zagreb, Bratislava, Budapest, Prague… » : est-il possible que tant de pays – non seulement leurs gouvernements, mais aussi leur électorat – se trompent tous ensemble, en même temps et sur les mêmes sujets ? A moins de considérer que dans une démocratie parfaite c’est l’opposition qui doit gouverner. Hélas, nous n’en sommes pas encore là…
Ce qui est inquiétant, c’est que l’essai de Jean Quatremer part du postulat (je rappelle que le postulat est une règle que l’on doit admettre sans qu’il soit nécessaire de la démontrer) que les seuls dépositaires de la vérité européenne sont les pays d’Europe occidentale. Les autres ne sont que des arrivants tardifs, plus ou moins tolérés, des adolescents attardés dont on attend qu’ils virent leur cuti au plus vite. Et s’ils n’obtempèrent pas, il faudra évidemment les punir. Cette attitude profondément condescendante témoigne d’une incompréhension grave de l’Europe d’aujourd’hui, porteuse d’inquiétude quant au discours à venir sur l’Europe. Si les pays de l’Europe de l’Est n’ont rejoint l’Union que tardivement, ce n’est certainement pas de leur volonté, les Hongrois en ont donné la preuve en 1956. Il est normal et légitime qu’ils souhaitent aujourd’hui mettre sur la table de l’Europe leur propre vision de l’Union, qui n’est pas forcément en tous points celle des autres. C’est une lourde erreur d’y voir une « crise », d’adolescence ou pas. C’est en confrontant les opinions que l’on avancera. Pas en succombant au complexe de supériorité. Il est d’ailleurs curieux que les mêmes qui s’indignent d’entendre que la religion musulmane n’est pas compatible avec la civilisation occidentale semblent penser que les pays d’Europe de l’Est, tout compte fait, ne sont peut-être pas vraiment compatibles avec les démocraties occidentales… Ce n’est pas l’Etat de droit qui est fragile en Europe, mais le taux d’acceptation du caractère démocratique de l’Union. Les démocraties occidentales – ou plus précisément l’idée que certains s’en font – n’ont pas le monopole de l’Europe. C’est une des conséquences de l’élargissement, et pour notre part nous nous en réjouissons.

Source : Page Facebook de l'Ambassade de Hongrie à Paris

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