dimanche 28 mai 2017

Ennemi public numéro 1 : George Soros


Traduction par Erwan Le Touze de l'article de The Economist sur George Soros
18/05/2017
Dans “Masquerade”, les mémoires de Tivadar Soros sur l’occupation de Budapest par les Nazis, il décrit comment il procurait de fausses pièces d’idendité aux juifs, y compris à son fils de 14 ans, George. Avec les clients riches, le père Soros demandait “le prix du marché”. Aux pauvres, il ne demandait rien : “Je pensais que j’étais un peu responsable de tout le monde”. George se fit passer pour le filleul d’un fonctionnaire qui dirigeait les inventaires de propriétés juives confisquées par les Nazis. “Sans risques”, son père disait d’une époque où chaque jour pouvait être un jeu de vie ou de mort, “il n’y a pas de vie”.
Le goût du risque, ainsi que sa philanthropie congénitale, ont fait de George Soros un milliardaire, mais lui ont aussi créé des ennemis. Dans un passé récent, ce ressentiment a atteint un niveau alarmant. Deux souches de critiques, aux USA et en Europe, semblent avoir fusionné, comme le montrent deux lettres obscures écrites par des représentants Républicains américains. Un groupe de sénateurs a écrit à Rex Tillerson, le secrétaire d’Etat, et un groupe de membres du congrès, au ministre du budget, en se focalisant sur le même sujet : le rôle d’USAID, l’agence américaine d’aide au développement, en Macédoine, et plus particulièrement sa coopération avec la branche locale de l’Open Society Foundation de M. Soros.
M. Soros a soutenu les réformes démocratiques en Europe central et orientale depuis le moment où il faisait livrer des photocopieuses aux dissidents dans les années 80. Ses programmes font la promotion de la liberté des médias, d’élections justes et d’une gouvernance propre, et non des partis d’opposition. Mais les autocrates locaux ne comprennent généralement pas la différence entre les deux. Le Kremlin, qui accuse M. Soros d’être responsable des soulèvements pacifiques dans les voisins ex-soviétiques de la Russie dans les années 2000, ont expulsé son Open Society en 2015. La Biélorussie et l’Ouzbékistan ont fait de même.
Alors que la Russie ravive son influence en Europe, l’antipathie à l’égard de M. Soros redouble : en Roumanie, en Pologne, et particulièrement en Macédoine où un mouvement « Stop Operation Soros » vient d’être créé, ceci dans une ambiance générale de crise politique et d’accusations de corruption et de manipulation des élections à l’encontre d’un ancien premier ministre. Au même moment, Viktor Orban – premier ministre de Hongrie, le pays natal de M. Soros, et lui-même bénéficiaire d’une bourse d’étude de la fondation Soros – déverse un torrent d’injures sur « l’empire transnational » de son ancien bienfaiteur. Le parlement de Hongrie vient de voter une loi qui pourrait conduire à la fermeture de la Central European University, qui fut fondée en 1991 par M. Soros. Un autre projet de loi pourrait aussi être utilisé contre sa fondation.
Ses idées politiques et ses donations généreuses lui ont aussi valu des jets de vitriol en Amérique. Ses dénonciations de George W. Bush et de la guerre en Irak ont fait de lui un épouvantail parmi les conspirationnistes de la droite américaine. Son soutien pour Hillary Clinton et son mépris pour Donald Trump – un « imposteur » et un « dictateur en devenir » - ont gonflé d’énergie ses détracteurs. Récemment, il s’est impliqué de manière controversée dans les élections de procureurs, de la Louisiane à l’Illinois, pariant que des procureurs réformateurs peuvent aider à changer la justice criminelle aux Etats Unis. Souvent, les candidats qu’il soutient sont aussi surpris de son intérêt que leurs rivaux, mais sur les 15 qu’il a choisis, 12 ont finalement été élus.
Cependant, même s’ils n’apprécient pas son influence aux Etats Unis, les politiciens américains des deux grands partis ont généralement soutenu ses initiatives à l’étranger. A présent, cette distinction est en train de disparaître, comme le montre les lettres d’accusation au sujet de la Macédoine. C’est une situation étrange : des politiciens américains s’alignent en effet sur un parti politique d’un pays étranger lointain, entaché de scandales nombreux, soutenu par la Russie et dont les partisans ont eu récemment recours à la violence, tout en rejetant leur propre gouvernement, et aussi bien sûr M. Soros. Les faits cités dans ces lettres sont également inexacts : au contraire de ce que prétendent les sénateurs, USAID n’a jamais financé les projets de M. Soros en Albanie, pays voisin de la Macédoine. De plus, les sommes allouées par l’agence américaine et la fondation Soros sont ridicules.
Dans tous les cas, l’infamie dont souffre M. Soros, des bayous de Louisiane jusqu’aux Balkans est étrange. Il n’est évidemment pas un saint. Une partie de sa fortune provient de spéculations sur les devises, comme quand, en vendant à découvert la Livre Sterling en 1992, il a « cassé la Banque d’Angleterre ». Il a aussi été condamné pour délit d’initié en France en 1988. Cependant, il a aussi donné des milliards pour des causes nobles. Michael Vachon, un de ses fidèles conseillers, souligne que M. Soros ne retire aucun bénéfice personnel des causes qu’il soutient, comme par exemple les droits des communautés Rom ou l’abolition de la peine de mort. Selon M. Vachon, au contraire de beaucoup de grands donateurs de partis politiques, « il fait toujours du lobbying dans un but altruiste, pas pour en tirer un gain personnel ». Souvent, il défend des politiques qui pourraient lui être défavorables, comme par exemple la réforme de la fiscalité.
En partie, ses soucis sont un révélateur de la poussée autoritariste dans les démocraties occidentales. Comme l’ancien ministre des affaires étrangères polonais Radek Sikorski le souligne, « M. Soros a été en permanence un champion du libéralisme, or de nos jours le libéralisme est lui-même attaqué ». Certains gouvernements européens pourraient voir une ouverture dans l’ascendant pris par Donald Trump, un président qui affirme son scepticisme quant à la diffusion des idéaux démocratiques (et dont la propre campagne électorale a diabolisé George Soros). Pour leur part, certains représentants du Congrès pourraient le considérer autant comme un instrument que comme une cible, leur objectif réel étant de discréditer l’aide américaine aux pays étrangers.
Quelles qu’en soient les causes, les discours anti-Soros se développent – des points de vue dérangeants gagnent de plus en plus d’ampleur, comme par exemple l’idée selon laquelle il est impliqué personnellement dans les affaires du monde. L’un de ces points de vue est l’affirmation cynique que les citoyens qui manifestent pacifiquement, que ce soit contre les politiques de Donald Trump ou la corruption en Roumanie, ne descendent dans la rue que si on les achète : la plupart du temps avec l’argent de George Soros. Laura Silber, de l’Open Society Foundation, s’en amuse : « Si nous avions payé tous les manifestants, comme ils nous accusent de l’avoir fait, nous aurions déposé le bilan plusieurs fois. C’est une insulte envers les citoyens qui défendent leurs idées ». De plus en plus de dirigeants prétendument démocrates s’appuient aussi sur des adversaires lointains pour conforter leur position politique, y compris en les inventant si c’est nécessaire.
Pour finir, il y a le type particulier d’adversaire que M. Soros est censé incarner. Des portraits de lui le représentant comme une pieuvre, ou, ainsi que sur des affiches en Hongrie, comme un montreur de marionnettes, rappellent inévitablement la propagande antisémite du 20ème siècle. Certaines coïncidences peuvent être accidentelles, les conspirationnistes utilisant inconsciemment des clichés anciens, mais elles en sont malgré tout frappantes. Par exemple, dans un tweet faisant l’éloge de Viktor Orban, le représentant républicain au Congrès Steve King décrit M. Soros comme un « milliardaire marxiste ». Ceci sonne comme l’insulte antisémite classique selon laquelle, comme le décrit Tivadar Soros dans son livre, « les juifs contrôlaient en même temps les pays capitalistes occidentaux et le bolchevisme russe ». « Il a survécu aux Nazis », dit M. Vachon de George Soros, « et il a une vision à long terme ». Certainement, mais par certains côtés, tout ceci doit être tristement familier.

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