lundi 12 mars 2012

Hiéroglyphes, messages secrets... par Flora

Parfois, en lisant les nouvelles en provenance de Hongrie, on a l'impression que quelqu'un a ouvert la boîte de Pandore et qu'on assiste à un réveil des vieux démons qui jusque là, étaient enfouis, sinon endormis au fond de la boîte... La Hongrie, de toute évidence, traverse une crise d'identité. Il n'est peut-être pas inutile que chacun remonte le fil de son histoire. Sans haine, enfin...
Ici, en France, pour mes amis, je déroule souvent ma petite conférence sur les origines de mes ancêtres, sur celles de ma langue maternelle qui les déroute. Il ne me déplaît pas de les remuer un peu en leur disant que je suis un lointain produit des «invasions barbares »...
Pour ce qui est de mon histoire tribale, je suis issue du petit peuple démuni, d'une famille de chair à canon. Chaque génération a eu sa guerre mondiale : la première pour mes grands-pères et la deuxième pour mon père. Mes deux grands-pères ont été prisonniers de guerre en Russie : l'un en Crimée, l'autre dans une ferme du Caucase... Leurs récits berçaient mon enfance. La guerre a transformé le paisible artisan maçon et le pauvre saisonnier, qui n'ont jamais voyagé, en aventuriers globe-trotters! Près de trente ans plus tard, au moment de sa mobilisation, mon père a dû produire un extrait des registres de baptême pour certifier qu'il n'y avait pas de juifs dans la famille jusqu'à la quatrième génération en arrière... Sinon, il aurait peut-être fini en déportation. Aller au front représentait quand-même une petite chance d'y échapper - c'est ce qui lui est arrivé. Camp de prisonniers, typhus ; amaigri à 40 kg - mais vivant ! Terrible première moitié du vingtième siècle !
Je suis née et j'ai grandi au temps du communisme, je l'ai quitté à 26 ans. Non pas pour des raisons politiques mais pour des raisons sentimentales. Je sais que par les temps qui courent, il est de bon ton d'en dire du mal : même ceux qui y prenaient une part active le renient, comme une maladie honteuse. Je serais plus nuancée mais c'est un autre chapitre...
Une année, j'ai fait des recherches dans les archives poussiéreuses du presbytère. Remontant au 18ème siècle - plus avant, les incendies, les guerres permanentes contre l'envahisseur ottoman avaient tout réduit en cendres - je suis tombée sur mes ancêtres lointains, qualifiés avant 1848 de « serfs », « servus » en latin. J'ai eu un curieux serrement de cœur. Aurais-je été gonflée d'une secrète satisfaction si j'avais découvert du sang bleu dans mes veines ? Ce n'est pas que j'avais tellement d'illusions avant d'entamer ces recherches, mais ce mot « serf » m'a quand-même explosé à la figure. Les pages jaunies ont concrétisé le sentiment flou que j'avais depuis toujours : dans mes gènes, la lignée de mes ancêtres était inscrite en hiéroglyphes mystérieux... Leur physique trapu de laboureurs sans terre, leur misère, leur résignation, avec, peut-être, quelques apports exotiques dus aux multiples invasions. Mon patronyme même ne serait-il pas cadeau d'un obscur Mongol, aventurier traînant avec les hordes de Batu, fils de Djenguiz khan, ayant dévasté le royaume de Hongrie au 13ème siècle ? Ou alors, plus tard, durant le siècle et demi d'invasion ottomane ? Il devait s'y plaire tellement qu'il a engendré ma lignée paternelle, une lignée de serfs...

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