dimanche 29 novembre 2009

Gábor Fleck : A propos des Tsiganes Un peu autrement 3/4

Le monde des Gadzsó- dans un miroir concave

Par la suite je m’apprête à énumérer tous ces problèmes ce qui caractérise la population dite tsigane dans la Hongrie d'aujourd'hui.

La ségrégation territoriale

La politique d’emploi, de territorialité et d’habitation de la période Kádár a aujourd'hui des conséquences très graves quant à la ségrégation territoriale des Tsiganes. Au début de cette époque, les Tsiganes étaient sédentarisés depuis déjà un bon moment. Une masse énorme de main d’oeuvre sans qualification a été absorbée par le volontarisme socialiste d’industrialisation et en même temps des masses importantes étaient attirées dans des grands ensembles créés autour des centres industriels- surtout dans les régions du nord-est du pays. Dans ce temps les habitants Tsiganes et non-Tsiganes occupaient le terrain des villes, d’une manière mixte, sans conflits particuliers. Avec l’effondrement du régime c’est tout d’abord la main d’oeuvre non qualifiée qui est apparue comme excédent inutilisable, ainsi c’est elle qui a perdu son emploi en premier lieu, déjà dans les années précédant le changement de régime. Après le changement, ce processus s’est accéléré, la vie des agglomérations ouvrières a changé d’une manière spectaculaire. Ceux qui ont pu ont déménagé et dans les logements vides des familles de situation de plus en plus désespérée se sont installées.
Puisque les usines lesquelles leur fournissait du travail auparavant ont fait faillite, et à leur place
aucune entreprise viable ne s’installait dans ces régions, la possibilité de retrouver des emplois était pratiquement nulle. Ces campements sont ainsi devenus le réservoir des gens les plus perdus, les plus désespérés, qui avaient de moins en moins de chance de sortir de cette situation. Dans la région du nord de la Hongrie de nos jours, on ne pourrait plus parler de région ségrégée, mais plus de territoire détaché dans lesquels la pauvreté ethnique se présente sous une forme de plus en plus concentrée.

Mais la situation des Tsiganes des villages n’est pas plus favorable. L’effet pervers d’innombrables dispositions a induit que les villages les plus mal situés, de plus petite taille et les plus écartés sont également devenus les lieux d'accueil des gens d’un statut social le plus bas. La politique territoriale des années 80 qui a renoncé au développement des petites agglomérations et a pris comme but de créer des circonscriptions pour centraliser les prestations et des institutions, est une des raisons non négligeables mais pas la seule. L’autre raison est en lien avec l’effondrement de la production industrielle et agricole. À l’instar de celles des entreprises industrielles, s’effondraient les productions agricoles des coopératives. Par ailleurs, à l’époque socialiste, une grande partie des villageois travaillait également dans l’industrie et de son domicile faisait des aller- retours quotidiens, hebdomadaires ou mensuels selon les distances, et a perdu son travail avec l’effondrement des grandes usines socialistes. Le départ des familles les plus aisées pour trouver une situation meilleure dans des villages plus grands ou dans des villes a renforcé la situation absurde des petits villages. De ce fait dans ces petites localités ce sont les familles les plus déchues qui sont restées. La situation s'est aggravée par le processus déjà mentionné que des ouvriers de basse qualification ayant tout perdu ont commencé à s'y réinstaller après le changement. De nos jours, surtout dans la région du sud-ouest du pays se trouvent de nombreux petits villages dans lesquels la population au niveau social et ethnique est homogène, et sans oublier la présence de ces petits villages autour des villes des anciens centres industriels.

Problèmes de logements

On l’a souvent dit et c’est devenu même un lieu commun que les Tsiganes ont reçu d’énormes soutiens déjà à l’époque socialiste, et même de nos jours, ils sont en quelque sorte dans une situation privilégiée du point de vue de la politique des subventions. En réalité cependant, c'est loin d'être exact. Si nous nous souvenons qui étaient les bénéficiaires réels des soutiens en direction de la population tsigane, de suite une autre image se dessine. Dans les années 60, 70 on pensait que la construction des maisons de basse qualité était la solution. On a construit des habitations de petite surface sans aucun confort (chambre-cuisine) lesquelles n’étaient pas adaptées pour accueillir à long terme des familles. Ce sont ces constructions « CS », c’est-à-dire habitations de basse qualité qui composent la majorité des lieux dits quartiers de Tsiganes. La conséquence de la suppression des campements n’était pas autre chose que de pérenniser la forme de vie des quartiers pauvres, c'était cacher les problèmes sous le tapis. Les programmes de soutien d’acquisition de logements des époques 70-80 sont caractéristiques des contradictions de la politique socialiste d'assistance. Les habitants les plus compétents des petits villages commençaient à s’enfuir suite aux dispositions territoriales déjà évoquées. Comme il n y avait pas d’acquéreurs solvables pour leurs maisons, elles sont restées invendues. C’est le programme d’aide à l'acquisition attribué aux Tsiganes qui les a aidé, les familles tsiganes plus aisées ont pu faire le pas et ont pu s’installer dans des maisons plus confortables, et les autres familles au statut social plus élevé qui souhaitaient partir ont pu changer d’habitations sans perte. Ces logements étaient loin de la qualité d’une maison neuve, et le gain en termes d'intégration s'est perdu, puisque les habitants au statut plus élevé l’ont quitté. La politique d'assistance des époques socialistes a produit une aide au changement de population dont les effets négatifs à long terme sont toujours présents. Une foule de problèmes liés aux campements tsiganes, aux villages ségrégés, voire aux régions en déshérence attendent maintenant des solutions.

À plusieurs niveaux, on a tenté déjà avant le changement de régime de supprimer les campements tsiganes, mais aucune des actions n’a donné de résultats. À l’époque socialiste, on arrivait à stabiliser certaines situations, puis à les détériorer. Par endroits on pratiquait de la réhabilitation au lieu de l'éradication, c’est-à-dire des améliorations des habitats, du niveau des prestations, cela a apporté des résultats limités et éphémères. Plus d’une fois, on a concentré les populations considérées comme tsiganes au prétexte de liquider les campements, parallèlement la « détsiganisation » des centres- produisant une ségrégation drastique.

Après le changement du régime, pendant un bon moment, rien ne s’est passé à ce sujet. Puis le gouvernement a décidé de supprimer les campements et de les intégrer à proximité des habitations. Dans la réalité, ça n’a pas donné de résultats spectaculaires. C’est plutôt les entreprises de bâtiments qui en étaient les gagnantes, sinon les représentants des administrations corrompues. On bâtissait des maisons de mauvaise qualité, reproduisant les mêmes implantations ségrégées à l’autre bout de l’agglomération en dilapidant d’immenses ressources pour reproduire les mêmes problèmes, en les différant de dix, quinze ans.

L'emploi

Les problèmes d’habitat évoqués ci-dessus sont intimement liés avec les questions d’emploi et ces liens sont à double direction. D’une part, la concentration de plus en plus dans des espaces
défavorisés de gens n’ayant pas de travail fixe, d’autre part dans ces localités, les opportunités d’emplois sont rares, même le marché des travaux occasionnels est minime, ces habitants sont tenus prisonniers des localités dans l’état de chômage permanent. De nos jours au sein de la population globale le taux d’emploi est de 56,8% (déjà en soi c’est le troisième plus mauvais en
Europe, il est inférieur de 7 points à la moyenne des 27 de l'U.E.), en même temps, parmi les Tsiganes en âge d’être actifs moins de 25% sont présents sur le marché formel du travail. On tient les Tsiganes comme les principaux perdants du changement de régime. Sachons que leur évincement de ce marché a débuté déjà dans les années 80. Parmi les chômeurs actuels plus de 40% avaient perdu leur travail avant 90. Durant les vingt dernières années leur situation d’emploi n’a pratiquement pas évolué. Toute une génération a grandi dont les parents étaient inactifs, et à ce jour il n'a pas été donné à une immense majorité d'entrer dans le monde de l’emploi formel.

Depuis le changement de régime de nombreux programmes ont eu comme but d’aider à améliorer l'emploi des Roms, au début, en partie en ciblant les Roms, plus tard plutôt sur une base des besoins territoriaux ou de l'indigence. Cependant des glissements nombreux se produisaient au cours de la réalisation. De nombreuses causes ont joué (conditions des concours mal comprises, inadéquation aux conditions de concours incompréhensibles ou tout simplement discrimination intentionnelle). L'important, c'est qu'au-delà de quelques opportunités de travail temporaires ces dispositifs n’ont apporté aucune amélioration. La tournure prise par la politique de l'emploi ces derniers temps ne peut pas être considérée non plus comme heureuse de notre point de vue. De plus nous pouvons affirmer, bien que ce ne soit pas son intention, qu'elle institutionnalise la discrimination en instaurant comme conditions d'accès à l'assistance, non pas un système basé sur l'indigence mais un système au mérite difficilement compréhensible, ce qui dans la pratique des municipalités et des institutions locales se transforme en catégorie ethnique et approfondit la césure entre les groupes de Tsiganes et non-Tsiganes dans la société hongroise.
Texte de Gábor Fleck traduit par Anna Stein et Jean-Pierre Frommer

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