mardi 10 mai 2016

Le Mot de l’Ambassadeur Réponse au Monde sur la « démocratie non libérale »

Dans son édition datée des 8 et 9 mai 2016, le Monde publie un article de deux pages entières, avec accroche à la Une, sur la Hongrie de Viktor Orbán. C’est dire l’importance que le grand quotidien du soir attache à la diffusion de ce message. Cet empressement nous honore et nous attriste à la fois. Il nous honore, parce qu’à son corps défendant le Monde est bien obligé de reconnaître que le premier ministre hongrois est l’un des rares responsables européens à avoir une vision, ce qui par les temps qui courent est loin d’être un défaut. Mais il nous attriste aussi, parce que cette vision est décrite comme contraire, voire nuisible aux intérêts bien compris de l’Europe – ce qui est fondamentalement faux – et que les arguments avancés reposent sur une interprétation erronée de la réalité hongroise. Dans l’esprit du Monde bien sûr, présenter quelqu’un comme « l’architecte de la démocratie non libérale en Europe » ne peut être qu’infâmant. Etant donné que la Hongrie ne mérite certainement pas cette indignité, qu’il me soit permis d’entrer dans le débat pour essayer d’y voir un peu plus clair.
L’on reste stupéfait devant la liste des valeurs censées être « bien différentes » de celles des « fondateurs de la maison commune » :
- L’ordre, la famille, le culte de la terre auraient donc cessé d’être des valeurs recherchées par les fondateurs de la maison commune ? Les ministres de l’intérieur, de la famille, de l’agriculture de ces pays fondateurs apprécieront.
- Quant à la religion, elle était, si je ne m’abuse, au cœur des préoccupations des fondateurs de la maison commune, dont l’un des pères, le français Robert Schuman, avait osé dire que « l’Europe sera chrétienne ou ne sera pas ». Nous en sommes loin, hélas.
- La « mainmise sur la presse » : l’on a beau s’offusquer du mode de nomination de l’autorité des médias (est-il très différent chez les fondateurs de la maison commune ?) ou des « 950 journalistes licenciés », il n’en reste pas moins que l’action du gouvernement hongrois s’exerce depuis six ans face à un vent contraire médiatique d’une incroyable ténacité, ce qui suffit à démontrer l’inanité de cette accusation, et à apporter la preuve de la pluralité bien vivante de la presse en Hongrie. Si le correspondant du Monde, qui couvre la Hongrie depuis Vienne, fait de temps en temps le déplacement de Budapest, il ne pourra pas dire le contraire.
- La « mythification d’un passé épuré » : épuré, oui, de quarante-cinq ans de matraquage par l’internationalisme prolétarien.
- La « mise au travail des allocataires sociaux » : oui, la Hongrie préfère donner un salaire, faible sans doute, mais un salaire, en contrepartie d’un travail, pas très productif sans doute, mais un travail, au lieu de laisser des catégories sociales entières décrocher encore plus sans aucune perspective de sortir de la spirale mortifère des allocations. Je rappelle que sur les six dernières années, 560.000 emplois ont été créés en Hongrie (3.700.000 en équivalence française, vu le rapport des populations) et que le chômage en Hongrie s’établit aujourd’hui à 6%, contre 11% en 2010. Dans ces statistiques, les « travaux d’intérêt public » demandés aux allocataires sociaux pèsent pour environ 1%.
- La peine de mort : il faut être bien naïf pour croire et faire croire que M. Orbán avait l’intention de réintroduire la peine de mort en Hongrie le lendemain du jour où il a osé ouvrir ce débat, au printemps de l’année dernière. Un procès en sorcellerie de plus.
Et maintenant, le bouquet : « pour l’ancien dissident (entendez : V. Orbán) les valeurs occidentales, fondées sur les droits de l’homme, le respect des minorités, l’Etat de droit et le libre-échange ont fait long feu » (sic). On croit rêver. L’on ne peut pas laisser dire que la Hongrie ne respecte pas les droits de l’homme ou l’Etat de droit. Le respect des minorités ? la Hongrie est un des pays d’Europe où les minorités bénéficient des droits les plus étendus : douze minorités sont officiellement répertoriées dans le pays, elles disposent d’organes de représentation élus et sont même représentées au Parlement par des observateurs sans droit de vote. Citez-moi un seul pays qui en fait plus. Au cours de sa présidence de l’Union européenne en 2011, la Hongrie a été le premier pays à déposer sur la table de la Commission un projet de développement des communautés tziganes d’Europe, dont la qualité a été universellement reconnue. Le libre-échange a fait long feu ? Mais alors, comment expliquer que la Hongrie réalise 85% de ses échanges commerciaux avec les pays de l’Union européenne, et que le niveau de ses exportations dépasse celui de son produit intérieur brut ?
Dans cet étrange jeu des 7 familles, où il n’y en a en fait qu’une : la famille Accusations, l’on ne manque pas de choix. Examinons quelques-uns de ses membres. L’on y trouve par exemple « l’attirance pour le modèle autoritaire de Singapour », ce qui ne manque pas de sel après que dans une livraison à peine plus ancienne, le Monde a publié un hommage appuyé à l’ancien président Lee-Kwan-Hew, crédité d’avoir fait de son pays un modèle de prospérité.
Dans la même famille Accusations, l’on trouve encore « l’immixtion dans des contrats de droit privé par l’imposition des taux de remboursement des crédits en devises étrangères ». Le Monde a mis ici le doigt sur un point fondamental, qui éclaire parfaitement ce que M. Orbán entend par « Etat non libéral ». Cette affaire mérite quelques mots d’explications, parce que la demi-information distillée dans l’article ne permet absolument pas au lecteur de comprendre de quoi il s’agit. Il y a une dizaine d’années, à une époque où les taux d’intérêt du forint étaient encore très élevés, les emprunteurs hongrois ont été incités par le système bancaire à s’endetter en devises étrangères – en francs suisses principalement – pour l’acquisition de leur logement. Le calcul normal dans ces cas consiste à accepter le risque de change en contrepartie d’un taux d’intérêt inférieur. Or sous l’effet de clauses très particulières contenues dans les contrats de prêt, plus le franc suisse s’appréciait, plus le taux d’intérêt facturé aux emprunteurs augmentait. Comme il était prévisible, le franc suisse a explosé par rapport au forint, et les infortunés emprunteurs, dont les faibles ressources étaient toutes en forints, se voyaient facturer des taux de 9% (sur le franc suisse !!) alors que le taux d’intérêt de la devise helvétique sur les marchés était proche de 0. Ils payaient donc à la fois le beurre et le prix du beurre. Ce phénomène touchait des centaines de milliers de ménages – plusieurs millions de Hongrois – dont les mensualités se trouvaient doublées, triplées du jour au lendemain. Le risque d’une faillite personnelle générale de la moitié des ménages hongrois était réel. Certes, tout cela résultait de la liberté de conclusion des contrats de droit privé. Certes, les emprunteurs avaient signé. Mais entre un grand groupe bancaire, dont l’intérêt était évidemment la conclusion de tels contrats, et le niveau de connaissance financière de l’emprunteur moyen hongrois, le rapport était inégal. Ces clauses ont été jugées léonines et constitutives d’un abus de faiblesse, et le gouvernement a imposé aux banques – dans le respect des recours judiciaires prescrits par l’Etat de droit – d’une part de rembourser aux emprunteurs les agios indûment prélevés, et d’autre part de convertir ces prêts en monnaie nationale, afin d’éliminer l’épée de Damoclès représentée par le risque de change. Cette conversion s’est faite à un taux intermédiaire entre le taux d’origine des emprunts et le taux du moment. Il est évident que cette mesure n’a pas été du goût des banques, dont le Monde prend aujourd’hui la défense en s’indignant que le gouvernement hongrois se soit « immiscé dans des contrats de droit privé ». Oui, il s’est immiscé, et il a bien fait, parce que sans cela la société hongroise aurait explosé. Et il s’est immiscé pour mettre une limite à l’excès de libéralisme dont cette affaire est un exemple emblématique. C’est exactement ce que j’ai essayé de démontrer dans mon « Mot » posté pas plus tard qu’hier sur la « démocratie illibérale » (https://www.facebook.com/ambahongrieparis/posts/577617282408149). L’Etat non libéral de M. Orbán n’est pas un reniement des grandes libertés publiques telles que nous les connaissons, mais bien au contraire une volonté d’extirper du libéralisme les excès susceptibles de le dénaturer lui-même. On ne le répètera jamais assez : trop de libéralisme tue le libéralisme. Si personne n’intervient, c’est la loi du plus fort qui s’imposera au nom du libéralisme. M. Orbán a parfaitement expliqué cela dans son discours du 26 juillet 2014, il suffit de le lire.
Toujours dans la famille Accusations : « avoir signé un contrat sur le nucléaire avec Poutine, en pleine crise ukrainienne ». Erreur : ce contrat a été signé au tout début de l’année 2014, c’est à dire avant les interventions de la Russie en Ukraine.
Et l’ONU, qui aurait « tancé Viktor Orbán pour avoir « affaibli » la démocratie en ayant fait voter un millier de lois en six ans » (sic), que cherche-t-elle à démontrer ? Que voter des lois, même en grand nombre, est de nature à « affaiblir » la démocratie ? Arrêtons de nous moquer du monde. Quant à l’allusion au « démantèlement de la plupart des contre-pouvoirs », elle est l’exemple-type de l’accusation gratuite, non documentée, non fondée et qui ne convaincra que les convaincus (ou les gogos).
Je regrette très profondément que l’analyse – du reste tout à fait lucide – par le Monde de la crise que traverse l’Europe repose sur une présentation aussi dichotomique de ce qui est « bon » et de ce qui est « mauvais », sur une instrumentalisation aussi acharnée de l’approche hongroise de cette crise, alors qu’aujourd’hui plus que jamais c’est le dialogue et le débat constructif entre les différentes sensibilités de notre Europe à 28 qui peut conduire aux solutions d’avenir. Ne cesser de faire comprendre à son partenaire – qui plus est avec des arguments douteux – qu’il n’est pas un interlocuteur valable ou qu’il a tout faux par définition n’est pas la meilleure façon d’y parvenir.
Georges Károlyi

Source : Page Facebook de l'Ambassade de Hongrie à Paris

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