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mercredi 18 mai 2016

Saints de glace par Flora

Vague de froid dehors et dedans. Peut-être même plus encore à l’intérieur.
Un moment difficile à passer. Pas le premier, ni le dernier - avec un peu de chance.
Tout le monde connaît ce genre de baisse de tonus. Parfois, la cause en est palpable, bien plus grave qu’une déprime saisonnière ou une opposition des planètes. On cherche une branche pour s’accrocher.

Le Web pullule de phrases bien-pensantes, gorgées de sagesse proverbiale, antique ou plus récente. Cela ne manque pas, des gens qui savent ce qu’il faut à leurs congénères bancals pour tenir debout. Toujours prêts à tendre la béquille morale, pour apporter la preuve de leur savoir-faire à colmater les fissures psychologiques.

Il y a des sites, des blogs spécialisés dans le deuil. Tel prédicateur converti en « self made » psychologue vous noie dans un flot mielleux, telle autre « belle âme » au regard pénétrant, à qui ses propres tourments passés confèrent la mission d’assommer ses « clients » de sentences creuses. Tu es plus bas que terre, tu souffres du manque de l’être cher, cruellement, inconsolablement. Tu cherches un peu de compassion, un mot, un geste, pour desserrer l’étau. On t’assène: «Le temps ne guérit rien. Apprends à vivre avec ta douleur.»

Un peu plus loin, on consent à un chouïa d’avancement, avec une pincée de concession: « Le temps atténuera peut-être les blessures mais il n’apportera jamais l’oubli. » De soi-disant grandes vérités, des lieux communs béants. Manufacturés en série par des gourous amateurs qui, gorgés de suffisance, pondent et distribuent généreusement leurs trouvailles oiseuses. Pourquoi pas? Les clients sont foison.

Les peines de coeur constituent un autre domaine fertile. Personne ne veut de toi? Ton estime personnelle est en chute libre? Te remettre en question? Dangereux pour ladite confiance. J’ai mis la main sur une perle, un conseil inestimable et imparable: « Sois la femme que tout le monde veut mais que personne n’aura. Excepté le seul homme qui se tiendra fièrement à tes côtés. Et tu comprendras que ça valait la peine de l’attendre. »

Ouf, on est sauvés.

Rozsa Tatar

Rozsa Millet
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mardi 12 avril 2016

Une époque formidable par Flora

Nous vivons une époque mutante. Imperceptiblement ou douloureusement, des transformations surviennent et nous désorientent, nous angoissent; d’autres, au contraire, nous séduisent jusqu’à nous rendre esclaves.

Comment vivre en harmonie avec ces changements, sans nous laisser dominer par eux? Surpris et passablement effrayés par la nouvelle tête qui nous fait face dans le miroir de notre salle de bain, hirsute et bouffie d’une nuit raccourcie par les lumières blafardes des écrans fouillés inlassablement - et qui nous scrutent, tout aussi infatigables - nous nous demandons ce qui nous arrive… L’instant d’après, l’angoisse d’une autre nature reprend le dessus et la main se tend vers le petit rectangle plat fraîchement rechargé afin de vérifier si nous n’avons pas raté un évènement important, un message somme toute creux mais qui nous relie au cercle magique…

La terre entière à portée de main, des contacts démultipliés et instantanés… Pourquoi sommes-nous pourtant pris d’une anxiété tenace devant le sentiment d’une profonde solitude?

Je me tourne vers Pascal dont la phrase tirée de ses « Pensées » me rassure à chaque fois: « Tout le malheur des hommes vient d’une seule chose qui est de ne savoir pas demeurer en repos, dans une chambre. » Seul, face à soi-même. En assumant cette nécessaire et vitale intimité.

Et si toutes les connections frénétiques n’étaient que des leurres pour masquer la vacuité de notre existence? Une course effrénée devant la peur de la mort, ce gouffre ultime? S’agiter pour se donner l’illusion d’agir, serait-ce notre planche de salut?

A chacun de trouver sa réponse. Je ne veux surtout pas rejoindre les rangs serrés des gourous modernes qui vous délivrent la recette salvatrice. Si j’arrive à toucher mon salut, ne serait-ce que du bout des doigts, ce sera déjà considérable…
Bouddha était-il dans le vrai? « Le bonheur n’est pas chose aisée. Il est très difficile de le trouver en soi, il est impossible de le trouver ailleurs. » D’où la nécessité de vivre en paix avec la tête hirsute et insomniaque dans sa glace.

Rozsa Tatar

Rozsa Millet
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mardi 23 février 2016

Bilan par Flora

Quarante et unième billet d'humeur que je poste sur le blog des Mardis hongrois!... Le premier, il y a 4 ans presque jour pour jour, en janvier 2012. Que de choses se sont passées depuis!...
J'avais accepté la proposition de Jean-Pierre, sans savoir, indécise, par où commencer, quelle tonalité donner à ces petits textes que je m'apprêtais à écrire, à intervalle régulier. Jean-Pierre ne m'a pas facilité la réponse, me laissant entière liberté pour le choix du sujet, la taille du texte et même la date de son arrivée. Ce n'était pas étonnant, connaissant sa grande gentillesse de frère en “magyarité”! 
Il y avait bien mes blogs, en français et en hongrois qui existaient respectivement depuis 2008 et 2009, avec leurs post’s mélancoliques, souvent empreints de nostalgie, sur le temps qui s’enfuit, sur le pays que j'ai quitté en 1974. Je ne me suis pas coupée définitivement ni du pays ni de la langue, puisque nous revenions tous les étés pour au moins un mois dans la famille hongroise à qui - tout comme à celle de France - nous écrivions une lettre par semaine! Oui, nous étions des bons enfants...
Aussi, les événements de la vie quotidienne, les grands ou les minuscules, offraient des sujets tout chauds. En même temps, j'avançais un peu à l'aveuglette, ne sachant pas si mes petites “bouteilles à la mer” ont été repêchées ou non, n'ayant que de très rares échos. Je ne parle pas, bien sûr, des mots de Jean-Pierre, précieux et amicaux. 
Ce cheminement me fait prendre conscience de mon appartenance désormais à ce pays qui m'a fait changer de peau, en me faisant changer de langue. Du coup, l'importance de la langue que l'on parle quotidiennement, celle qui sert à communiquer en écriture et en lecture et qui modifie imperceptiblement la structure de notre pensée, nous apparaît limpide.
Et pourtant, les sédiments des origines affleurent de temps à autres... Un accent que l'on ne peut ou ne veut pas gommer, des fautes de langue qui font sournoisement et obstinément irruption dans l'aisance apparente de la langue d'adoption... Petit trait d'exotisme qui intrigue. Pour moi, à chaque fois, des comptes à régler avec moi-même.
Rozsa Tatar
Rozsa Millet
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samedi 16 janvier 2016

La force des symboles par Flora

Partout dans le monde, des foules en liesse fêtent l'avènement de la nouvelle année. Pourtant, ce jour est comme un autre. De plus, il n'est pas toujours tombé sur un 1er janvier. Sans compter que notre calendrier est relativement récent...
Depuis ma plus tendre enfance, j'ai le souvenir de la douce excitation qui régnait dans la maison: les préparatifs s'annonçaient par des effluves alléchants provenant de la cuisine et plusieurs sortes de gâteaux s'amoncelaient au frais. Dans le four en briques, confectionné par mon père, des choux farcis mitonnaient dans une grande marmite pendant des heures, tout doucement, pour être dégustés après minuit, avec une généreuse cuillerée de crème épaisse... 
La maison a été astiquée à fond car il convenait de recevoir l'hôte précieux qu'était la Nouvelle Année, avec tous les honneurs. Elle arrivait, fraîche, pleine d’énergie et de promesses, effaçant nos ardoises et nous offrant des chances nouvelles. Dehors, la plupart du temps, une épaisse couche de neige craquetait sous les pas, gommant la limite des trottoirs, comblant les caniveaux. Un ciel de plomb enveloppait la nuit, éclairée par la neige vierge.
Ce soir-là, les enfants avaient le droit de veiller, eux aussi. Les douze coups de minuit à la radio, plus tard à la télévision nous trouvaient debout, les mines en émoi, à écouter l'hymne national qui précédait les embrassades. Tout le monde était conscient de l'importance du moment, de ce rituel immuable qui nous soudait entre les membres d'une même nation, partageant le même destin, bon ou mauvais, sur cette terre qui nous a vus naître et qui devrait nous recevoir. “C'est ton berceau, et ce sera aussi ta sépulture / qui te nourrit et te recouvrira” dit Vörösmarty dans “Szózat” (Exhortation) et la beauté, la profondeur de ces vers nous plongeait dans l'émotion... Nous n'avons jamais éprouvé ce sentiment “national” comme hostile, dirigé contre quiconque... Seulement nous réunissant, solidaires.
Rozsa Tatar
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lundi 23 novembre 2015

Méfiance par Flora

A la fin de mon précédent billet d'humeur, il y a environ un mois, j'ai promis d'être plus gaie, plus conviviale. J'avoue que les évènements récents ne me facilitent pas la tâche. Heureusement, l'homme ne supporte pas longtemps l'oppression: ou il y succombe ou il essaie de s'en libérer, du moins dans sa tête. C’est encore l'espace où se crée le mieux le monde fabuleux de la liberté intérieure, sans doute la seule véritable. Les rescapés des oppressions interminables pourraient en dire long...
Pourtant, la peur est bien là mais braver la terreur devient acte de résistance. On ne reconnaît pas le droit à l'ennemi d'imposer sa volonté d'anéantir tout ce qui faisait “le sel de notre vie”, ces petits plaisirs qui permettaient de reprendre le collier harassant du quotidien: la musique, le foot, la terrasse d'un café entre amis, la flânerie insouciante ou la cohue des préparations des fêtes...
La méfiance est de mise: dans le métro, les gares, les magasins, dans la rue ou à l'entrée des spectacles, on jette un rapide coup d'œil circulaire au repérage d'un colis abandonné ou d’un regard fuyant... L'ennemi est lâchement invisible. Il veut que l'on soupçonne le voisin, que l'Autre devienne suspect. 
Cette peur de l'Autre est vieille comme le monde. Il n'y a qu'un moyen pour la combattre: faire un pas vers cet Autre pour le découvrir. Le connaître: c'est le début de le reconnaître. De se reconnaître, mutuellement.
Je me souviens de la réserve instinctive de ma mère à la nouvelle de notre installation en Turquie pour six ans. Pour elle - comme pour beaucoup d'autres - les Turcs représentaient les hordes d'ottomans qui avaient dévasté la Hongrie aux 16-17ème siècles et elle craignait leur sauvagerie d'un autre temps, véhiculée par les légendes de l'histoire et de la littérature. J'ai eu du mal à dissiper sa défiance et je crois bien qu'elle n'a jamais vraiment compris mon inextinguible nostalgie pour ce pays et pour le chaleureux accueil de ses habitants.
Rozsa Tatar
Rozsa Millet
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mardi 27 octobre 2015

Histoires de Pythie par Flora

Nous assistons à un début de chambardement planétaire, avec des mouvements de populations de plus en plus amples. Notre petit globe bientôt trop exigu pour satisfaire tout le monde en eau, en nourriture et en énergie, souffre de la pollution, de la surexploitation de ses ressources... Nous vivons avec ces funestes présages anxiogènes qui nous empêchent de profiter du présent encore relativement vivable.
Certains esprits chagrins présentent l'homme comme un prédateur abject, dangereux, nuisible non seulement pour la nature mais aussi suicidaire à petit feu. Et ceci en oubliant, dans un aveuglement partial, toutes les créations humaines, matérielles ou spirituelles, dont nous sommes les héritiers depuis des millénaires. Car elles sont aussi œuvres de l'homme. Effarés devant les dégâts causés par la boulimie profiteuse de l'argent, dégoûtés de l'individualisme forcené des puissants de ce monde (qui oublient au passage notre finitude commune, en dépit de leurs rêves de congélations et d'éternité), nous sommes forcés de reconnaître que l'argent - les commandes des riches et puissants - a généré des chefs-d'œuvre. Nous sommes en admiration devant le Taj Mahal, les peintures de Vélasquez, le château de Versailles ou la Grande Muraille de Chine et tant d'autres encore. La Révolution française en a démoli beaucoup, les identifiant aux pouvoirs qu'ils représentaient. Des chefs-d'œuvre passent à la trappe pour des raisons idéologiques ou obscurantistes, aujourd'hui comme par le passé. Heureusement qu'on a inventé les musées pour les mettre à la portée de tous, du moins le temps de les admirer. 
Je tente de nuancer mes propos, me hisser à la hauteur d’une réflexion objective, dénuée d’émotionnel. Pourtant, à la vue des ruines de Palmyre, je me sens dépouillée d'un héritage tout personnel.
Je ne crois pas à la lutte des forces mystérieuses et abstraites du Bien et du Mal. Les deux font partie intime de l'homme. Plus encore, je ne pense pas que l'on puisse porter un jugement sur l'Homme. Il n'existe que des humains, dans leur abjection ou leur magnificence.
“Meden Agan!” - disait le message quelque peu énigmatique de la pythie de Delphes: “Rien de trop”. Autrement dit: observons de la mesure en toute chose. Cela vaut aussi bien pour nos jugements que pour nos actes.
Je ne suis pas très optimiste, c'est vrai. L'air du temps est maussade, frisquet même. Il conviendrait pourtant de ne pas plomber le moral de tous les visiteurs de ce blog dont l'administrateur m'invite si gentiment à égayer ses pages!... La prochaine fois, j'essaierai d'être plus conviviale, promis. 
Rozsa Tatar
 
Rozsa Millet

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lundi 7 septembre 2015

Mal du pays, mal au pays... par Flora

La vieille maison garde la fraîcheur, tient tête à la canicule brûlante et lourde. Parfois, nous nous aventurons à l'extérieur pour une balade à vélo ou plus loin en voiture, une après-midi à la piscine ou des retrouvailles familiales, avec leurs goûts d'antan. Des pastèques démesurées craquent sous le couteau et fondent dans la bouche avec la fraîcheur délicieuse des souvenirs d'enfance... Des gâteaux faits maison s'engloutissent et nous plongent dans une torpeur non moins délectable...
On est à cheval sur juillet-août. Je déguste mes vacances paisibles en Hongrie.
Depuis mon retour en France, des images oppressantes bousculent cette quiétude ambiante. La Toile bruit de nouvelles alarmantes, le flot ininterrompu de “migrants”, leur détresse désemparée, les commentaires haineux ou compatissants - selon la position du commentateur dans le paysage politique - et la léthargie méfiante de la majorité des habitants créent un véritable choc. Le pouvoir, depuis des mois, “préchauffe” l'opinion publique avec des campagnes d'affichage contre toute sorte de risques: l'envahisseur qui menace le gagne-pain des Hongrois, des terroristes dissimulés parmi les réfugiés avec l’intention de faire exploser des bombes en Hongrie, des épidémies qui risquent de se répandre, des femmes de se faire violer et la racine chrétienne de se faire arracher au profit de l'islam... Le spectre de l'occupation ottomane d'il y a trois à quatre siècles se profile à l'horizon... 
En même temps, on passe sous silence quelques “souvenirs” de l'histoire plus ou moins proche du pays: l'exode de centaines de milliers de Hongrois jetés sur les routes, accueillis en Europe ou au-delà en 1956, ceux aussi de la grande crise d'entre les deux guerres dont un grand nombre a enrichi l'Amérique et l'Australie... Sans parler des centaines de milliers qui partent, actuellement, pour trouver du travail et une vie plus décente en Allemagne ou en Grande-Bretagne...
Sans oublier ces cours d'histoire qui nous ont enseigné l'arrivée des tribus de nos ancêtres, pas chrétiennes du tout, dans ce pays qui est devenu leur patrie au prix de beaucoup de sang versé...
Ce n'est pas simple de quitter son pays. Pas même dans les conditions qui étaient les miennes en 1974. Ce n'était ni la persécution ni la misère mais une rencontre, un sentiment, qui m'ont décidée de tout laisser derrière moi: pays, famille, amis, langue, culture et métier, pour tous les risques de l'inconnu. A 25 ans, on est confiant jusqu'à l'inconscience car l'amour devient notre véritable pays... 
Rozsa Tatar

Rozsa Millet

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vendredi 12 juin 2015

Blessure de soleil par Flora

Qu'est-ce qui fait que votre paysage interne, soudain, se métamorphose, du noir et blanc en deux dimensions, terne et déprimant en multicolore chatoyant, avec saillies et profondeurs, modelées par un grand soleil ? Pourtant, en apparence, rien n'a changé. Pas même la couleur du ciel, ni la température de l'air. Seulement votre vision du monde.
Par acquit de conscience, vous jetez un coup d'œil sur votre horoscope : ne serait-ce pas un bouleversement planétaire qui aurait balayé les influences néfastes qui pesaient sur votre ciel astral depuis des lustres, sans interruption ? Vous n'y croyez pas vraiment, votre esprit cartésien et rassuré par les lumières de la science s'en amuse... Cependant, vous n'avez pas besoin d'aller chez les voisins pour chercher une pincée d'esprit de contradiction...
Les messages de sympathie affluent : le monde entier vous fait des sourires. Effacés le vide austère, le silence pesant, les paralysies insondables : votre charme flétri reprend de la vigueur et redevient irrésistible ! Vous êtes capable de mettre les plus grincheux dans votre poche et les sceptiques d'hier viennent manger dans votre main ! Des personnes depuis longtemps disparues refont surface et vous disent à quel point elles sont heureuses de vous retrouver et vous avouent l'empreinte ineffaçable et déterminante que vous avez laissée dans leur vie, dans leur parcours et que l'enchantement se prolonge, intact, avec les retrouvailles... Incrédule, vous en avez le tournis. Cependant, votre amour-propre en convalescence avance avec prudence. Derrière vous, tout près, le long intervalle à la pesanteur de plomb où rien ne bouge, où vos efforts se cognent contre un mur de béton et tentent de vous “consoler” par un désespoir tout stoïque pour rester philosophe quand-même, malgré tout... Cette confiance à peine frémissante reste sur ses gardes : l'expérience prouve que les embellies trompeuses augurent des tempêtes dévastatrices... 
Alors, Mercure, Jupiter, Mars ?... Ou, tout bêtement, Espoir ?... Prudence. Ne vous emballez pas.
“La lucidité est la blessure la plus rapprochée du soleil” - dixit René Char. 

Rozsa Millet
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lundi 13 avril 2015

Histoire de vaches par Flora

Eglise de Nagypirit, vieille aquarelle de 1961, par R. T.
Parmi mes premiers souvenirs d’enfant ressurgit la pénombre apaisante de l’étable, ma grand-mère assise sur une sellette, éclairée par une lampe à pétrole. Elle serre un seau entre les genoux, la tête appuyée contre le flanc de notre unique vache. Avec des gestes précis et rapides, elle tire sur les pis et manifestement, la vache s'en trouve soulagée. Je regarde les jets vigoureux qui remplissent le récipient, avec un bruit court et dru. Des bulles éclatent à la surface blanche et une odeur dont tout le monde raffole, sauf moi, me soulève le cœur...
Des années plus tard, nous n'avions plus de vache mais mes histoires d'amour se sont renouées avec le pacifique ruminant pendant mes vacances chez mes grands-parents maternels, à l'autre bout du pays.
Oui, à l'autre bout, même si, à l'aune de la Hongrie, cet autre bout n'est qu'à 400 km... J'avais l'impression de vivre des aventures exotiques, extraordinaires, baignant dans l'immensité affective de mes grands-parents, oncles et tantes, en grande liberté. Signe de confiance suprême, ma tante m'a confié leur vache que j'accompagnais à la pâture communale, tous les jours, me levant avec le soleil. Nous étions tout un groupe d'enfants et d'adolescents à garder notre troupeau, et tandis qu'un de nous surveillait les bêtes, les autres discutaient ou jouaient aux cartes. Vers midi, j'exhumais de mon sac à dos les tartines gigantesques de ma tante, au saindoux saupoudré de paprika écarlate et au saucisson maison. Vers cinq heures, les vaches repartaient vers les maisons qui les attendaient, les portails grands ouverts. Chaque vache trouvait le sien, sans aucune aide.
Pendant des années, j'avais rendez-vous avec ce plaisir pour moi exotique. Je vivais pied nu, presque tout l'été. J'aimais le contact tiède ou brûlant du sol sablonneux, tout comme celui de l'herbe fraîche de la pâture...
Parfois, je gardais la vache de ma tante toute seule. Alors, ces heures de tête-à-tête avec l'animal paisible me procuraient un sentiment de grande sérénité. J'observais ses grands yeux mélancoliques, son application incessante à brouter l'herbe qu'elle arrachait avec un craquement sec. Elle avançait lentement, consciencieusement, sans s'arrêter, sans même lever la tête, se contentant de chasser les mouches, d'un coup de queue nonchalant.
Son calme inébranlable m'a inspiré un infini apaisement. Jamais de caprice, de revendication hargneuse, pas d'agressivité sournoise à craindre. Elle broutait toute la journée : c'était son travail et elle l'accomplissait avec une grande sérénité. Je marchais à ses côtés, à son rythme, en laissant mes pensées vagabonder en liberté...
Rózsa Tatár
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lundi 16 mars 2015

Acclimatation par Flora

Incrédules, nous guettons notre ciel du Nord, bleu azur, baigné de soleil. Ce n’est pas normal, cela ne peut pas durer! Nous ne sommes pas habitués à autant de gâteries! Les jacinthes hasardent une tête dehors, prêtes à se refermer. On ne sait jamais: on a déjà vu le retour du froid, sévère coup de bambou sur le nez des audacieux qui s'y croiraient!...
Pour moi, il y a une éternité déjà, le mois de mars évoquait l'irruption du printemps, avec l'éclosion des fleurs, l'atmosphère soudain radoucie et chargée de toutes les fragrances... Le 15 mars, fête de la révolution de 1848, écoliers rassemblés dans la cour de l'école, avec nos cravates rouges, nous récitions des poèmes de Petőfi. Les commémorations avaient l'avant-goût du printemps qui éveillaient les désirs: envie de changement, envie d'aimer, envie de faire le plein de l'énergie du soleil.
Le temps est passé, la jeunesse s'en est allée... Le climat océanique remplace le climat continental de mes jeunes années. Les contrastes violents de la chaleur estivale et de l'hiver glacial laissent la place à la demi-saison éternelle et aux émotions en demi-teinte... On évite les réactions vives, la passion se mue en contemplation. A quoi bon céder aux tentations, perdre la tête avec le délicieux frisson d'antan, pour entrevoir des lendemains sous un ciel gris et bas?...
Les attentes et les rêves fiévreux du bonheur se métamorphosent en douce résignation, à défaut de sagesse... A quoi bon se révolter contre l'inéluctable? Ce qui compte, c'est de ne pas avoir de regrets...
Serais- je arrivée au sommet de l'acclimatation parfaite?
Rozsa Tatar

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mercredi 11 février 2015

Szőke Tisza par Flora

“Ki a Tisza vizét issza, vágyik annak szíve vissza...” dit la chanson. “Celui qui boit de l'eau de la Tisza, son coeur connaîtra le désir éternel du retour”...
Je revois mon père dans la barque qui traverse la rivière gonflée par la crue, de trois fois sa largeur habituelle. Il se penche et remplit le creux de sa main, pour boire quelques gorgées de l'eau “blonde”...

Tisza, la blonde... Je suis née sur ses bords sablonneux, près de la frontière yougoslave, en amont de Szeged où sa largeur atteint des dimensions respectables. Mon père possédait une parcelle de terrain dégagée des mauvaises herbes, dans la partie inondable, au delà de la digue, tout au bord de l'eau. Dans la pente plus élevée, il a implanté quelques rangées de vignes et de pêchers, tandis que plus bas, dans le creux, pommes de terre et maïs trouvaient de la place dans le sol ingrat. Presque tous les ans, les crues violentes du printemps inondaient la partie basse, emportant l'espoir de la récolte. Dès que la crue se retirait, mon père, avec l'obstination infatigable des gens de la terre, retournait le sol compact pour ressemer maïs et pommes de terre...
Depuis ma plus tendre enfance, je garde les sédiments des sensations de ces allers et venues au potager. Celles des débuts du printemps et des premiers rayons tièdes du soleil éveillant les bourgeons vaporeux des saules, saison où l'on commence à dégager les pieds des vignes de leur couverture de sable, jusqu'à l'automne où l'on va les “recouvrir” pour l'hiver... en passant par l'été torride où je traverse les 100 à 150 m de bosquet avec la cruche à la main pour aller chercher de l'eau potable à la fontaine, au-delà de la digue... ce bosquet de saules peuplé de mystères effrayants que je parcours à la hâte, m’imaginant le Petit Chaperon rouge...
J'ai le souvenir des crépuscules adoucis au-dessus de la Tisza, des concerts des grenouilles dans les roseaux et des escadrilles de moustiques qui partent à l'attaque… Tandis que nous poussons nos vélos chargés jusqu'en haut de la digue, avec une lassitude bienfaisante dans le corps, en accord intime avec le jour épuisé par la chaleur, je sens sous mes pieds nus le sable attiédi...
Rozsa Tatar

Rozsa Millet

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lundi 12 janvier 2015

Vivre l'Histoire... par Flora

Je me sens saturée d'images et de commentaires. Depuis mercredi midi, j'ai du mal à quitter les écrans, les ondes de radio. Des vagues d'émotions me submergent, positives et négatives; elles me mettent en état de sidération d'abord, puis, peu à peu, je parviens à émerger, à respirer...
Habituellement, je me méfie des emballements massifs d'émotions collectives, je préfère les vivre en profondeur, analysant sans cesse leur signification. Elles arrivent comme une déferlante, submergeant les foules en état de sidération. La foule s'amplifie à la mesure du traumatisme subi et il fait chaud d'y plonger: elle réconforte et décuple les émotions collectives.
Dimanche après-midi, nous l'avons vécue, même par procuration, cette libération par un même mouvement massif, du jamais vu par son ampleur et par son unité. Même la mémorable effusion de joie de la Coupe du Monde en 1998 a été battue! Chaque personne semblait être consciente de l'importance du moment: celui de l'Histoire en marche.
Tout s'est organisé très vite et sans doute, c'est dans son côté “improvisé sur le vif” que réside le secret de son succès. Sous le coup de l'intense stupeur, de révolte, près de 50 chefs d'état (dont “notre” Viktor, qu'il en prenne de la graine!) se sont réunis en un record de temps. Parmi eux, certains ne sont pas des modèles de démocrates. Peu importe, c’est le Symbole qui compte, celui de la cohésion devant la menace du terrorisme. La foule, immense, sans étiquette d'autre que le désir commun de rendre hommage aux victimes et aux forces de l'ordre (acclamation stupéfiante des CRS!), et de prendre conscience de son attachement à la liberté et à la solidarité, défile interminablement et dans le calme. Impressionnant! On aimerait y être.
Il ne faut pas laisser retomber cette émotion collective. Le temps de l'analyse lucide des évènements et la prise rapide et efficace des décisions arrive. On se souvient de ce que sont devenues les embrassades bleu-blanc-rouge de 1998 en peu de temps!...
Surtout, il ne suffira pas de traiter les symptômes, connus depuis longtemps. Il faudra s'attaquer aux causes de la maladie.
N'empêche, cet après-midi, j'ai été particulièrement fière de ma carte d'identité française.
Rozsa Tatar

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jeudi 11 décembre 2014

Rencontres par Flora

Il m’arrive souvent de faire des rencontres, réelles ou virtuelles qui me laissent une sensation de légèreté, de lien chaleureux, immédiat. Le charme passe, un air de complicité s'installe. Il peut disparaître aussitôt, momentané, ou devenir relation durable, plus ou moins suivie. Il peut même se muer en amitié mais cela demande, déjà, à écrire une histoire à plusieurs chapitres. Pour éprouver la solidité du lien.
    La relation amoureuse, c'est tout autre chose. Elle débute, du moins pour moi, par un coup de foudre, souvent au retardement léger, rappelant la photo déclenchée à distance. Comme s'il me fallait quelques heures ou plus, pour que les processus biochimiques  - horribile dictu par les affreux scientifiques qui cassent le rêve  -  concoctent leurs mélanges explosifs qui feront voler en éclat toute quiétude. Un laps de temps nécessaire pour que le fantasme se mette en route et qu'il transfigure l'autre, le presque indifférent peu de temps auparavant, en un être exceptionnel qui répondra à tous les critères. Ou presque...
   Les rencontres, ce sont des phares minuscules qui éclairent la morne routine de notre parcours. Cherchons-nous le miroir qui nous renvoie notre image pour nous rassurer, pour nous flatter ou accabler, ou bien sommes-nous à la recherche de la différence, de notre part manquante, afin que le Yin et le Yang puissent devenir un cercle, la forme parfaite...
   Comment savoir si la rencontre sera positive ou négative, amie ou ennemie? D'autant plus difficile que mon intuition pas du tout légendaire souffre des emballements enthousiastes qui ont tendance à idéaliser l'autre, à amplifier les ondes invisibles qui accompagnent ces petites passerelles permettant de rejoindre l'autre au-dessus de l'abîme.
Sans compter la rencontre fondamentale  -  la plus vitale  -  celle qui nous attend avec nous-mêmes.

Rozsa Millet

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mardi 11 novembre 2014

Planter un arbre par Flora

L'automne est à l'apaisement: la nature se prépare au repos hivernal, faisant des provisions d'énergie pour l'arrivée du printemps. En dépit des cadences effrénées de la vie moderne, nous essayons de suivre ce rythme naturel, dicté ne serait-ce que par le raccourcissement des jours et la baisse de la température. La vue du jardin, les platanes dénudés , insinuent une douce mélancolie...
Hier, j'ai mis en terre, meuble et humide, mon petit érable du Japon qui vivotait, s'anémiant depuis trois ans, dans un pot. En hiver, il perdait ses feuilles et au printemps, il se mettait à bourgeonner comme un grand, se persuadant qu'il était un vrai arbre...
Je me suis demandé quelle était la signification de mon geste. Pourquoi ai-je attendu trois ans pour permettre à mon érable nain de prendre racine? En réalité, c'est moi-même que j'autorise à pousser des racines dans cette terre noire du Nord, renonçant à mes velléités éternelles de déménager...
Changer de lieu, c'est s'accorder une nouvelle chance, un nouveau départ. Se donner l'illusion que ce n'est pas encore l'ultime station, que la barrière demeure ouverte. Un arbuste qui reste dans un pot peut voyager...
En même temps, planter un arbre est signe d'une certaine confiance en l'avenir. Selon Illyés, ce sont surtout les vieillards qui plantent des arbres. Et pourtant, ils sont intimement persuadés qu'ils ne les verront pas s'épanouir. C'est peut-être une façon de se prolonger dans un avenir qu'ils espèrent éternel.
Rozsa Tatar

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mardi 16 septembre 2014

Les charmes du quotidien par Flora

   En temps de grandes frustrations, de grands malheurs (guerre, exil, maladie, captivité etc.), les choses de la vie quotidienne prennent une importance démesurée, deviennent objets de nostalgie sans bornes. Alors qu'en temps normal, elles peuvent nous plonger dans l'ennui, elles nous pèsent, elles nous entourent, invisibles habitudes mécaniques, voire corvées pesantes, nous donnant l'envie de nous évader pour éveiller nos sens assoupis.
   Depuis 2009, je tiens un journal de bord, écrit à la main dans des cahiers sans lignes ni carreaux. La liberté totale de laisser courir le stylo feutre sur des pages immaculées. J'en suis à mon quatrième cahier de 240 pages. On m'a déjà posé la question pour qui je les destinais. A mes petites-filles, peut-être ? Sans hésitation : avant tout, à moi-même. Si quelqu'un les lit après ma disparition, je l'assume. Tout ce qui y est noté est vrai. Mais tout n'y est pas non plus dévoilé. Il existe des choses indicibles. 
   Pourquoi ai-je commencé si tard cet exercice qui démarre la plupart du temps avec les premiers boutons d'acné ? La réponse est simple: la rencontre avec la mort m'a obligée à essayer de déchiffrer le mystère. Sans succès, bien évidemment. Mais l'envie d’écrire, enfouie sans doute très profondément, a fait surface. La solitude, le face-à-face avec l'inconnue que j'étais pour moi-même a éveillé ma curiosité pour cette terre inconnue à découvrir. Peu à peu, la conscience du temps qui s'enfuit à l'accéléré a fait naître le sentiment d'urgence de le fixer, y compris  -  et peut-être surtout  - dans l'insignifiance du quotidien. Je me donne ainsi une sorte de comptabilité, une sorte de quittance des parcelles de la "peau de chagrin » déjà consommées. Ainsi que l'illusion que ces nombreux jours, je les ai vécus et non pas seulement rêvés...

Rozsa Millet

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jeudi 14 août 2014

Paysage après incendie par Flora

Je ne veux pas croire que l'été est déjà derrière nous! J'ai besoin du soleil réparateur, de sa douceur bienveillante pour panser ma grosse fatigue physique et morale...
Vivre dans le présent, “Carpe diem!”, croire en une foule de petits miracles qui deviennent réalité, à condition que nous y croyions... Nous sommes abreuvés de ces conseils infaillibles, censés nous aider à attraper le bonheur par la queue.
Serait-ce une simple question de volonté? Certes, les pleurnichards, les râleurs professionnels, les ronchons permanents ont peu de chance de s'épanouir dans la sérénité. Avons-nous le choix entre grincheux et bisounours? Le monde nous bombarde de catastrophes diverses qui sollicitent notre sensibilité, nous culpabilisent si notre empathie somnole sous les parasols... Nous devons nous sentir impliqués, concernés, révoltés en permanence à cause de la bêtise, la cupidité, l'agressivité aveugle des autres qui déclenchent lesdites catastrophes. Notre apparente tranquillité passe pour de l'indifférence coupable, de l'égoïsme mesquin. Non, il ne suffit pas d'être innocent. Il faut sans cesse œuvrer à l'amélioration de notre monde en folie, en pompiers infatigables.
Au moment où j'écris ces lignes, moi, modeste pompier, je déclare être fatiguée, vidée de mes ressources physiques et morales. Mes batteries sont à plat... J'ai du mal à m'enflammer pour les causes les plus nobles, j'ai besoin de REPOS...
Rózsa Tatár

Rozsa Millet

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samedi 14 juin 2014

Vacances manquées par Flora

La grande « transhumance » des vacanciers approche. Pendant deux mois, les média, à court de sujets et d’envie, vont nous abreuver des interviews de quidams, cueillis au volant de leurs voitures, dans des bouchons ou sur des plages bondées, pour en soutirer invariablement les mêmes platitudes.
J’ai donc décidé de m’accorder une petite sortie égotiste, moi aussi.
Cet été, je ne retournerai pas en Hongrie. Depuis que j'ai quitté mon pays natal, en 1974, j’y ai effectué mon pèlerinage tous les ans, au moins une fois, parfois deux ou plus. Excepté deux années, chargées de graves problèmes de santé et de deuil.
Cette fois-ci, le motif est différent. Je serai occupée en grande partie de l'été - et je suis fatiguée. Je voudrais de vraies vacances, insouciantes, sans contraintes. Existent-elles?… Sans doute, pas encore cette année.
Ce n'est qu'une partie de la raison. Presque superficielle. L'autre est plus profonde, souterraine. Elle touche le sentiment intime de l'appartenance.
J'ai souvent disserté sur le sentiment d'être assis entre deux chaises, au risque de se retrouver par terre... A force de se sentir chez soi à plusieurs endroits, ne compromet-on pas la chance d'avoir un vrai “chez soi”, de ressentir un véritable enracinement qui n'est pas soumis à la première bourrasque venue?
Avec la mort de ma mère, il y a un an, le dernier fil m'attachant à la maison natale s'est rompu. La maison est toujours là, tous les vestiges du passé sont en place, immobiles, comme si de rien n'était. Seulement, ils sont vidés de leur essence. Sans âme. Tels les draps blancs désertés des revenants.
La blessure est encore trop vive pour que j’aie le courage de me heurter à mes fantômes à moi. Depuis longtemps, j'ai la sensation que les objets sont imprégnés de la présence des personnes qui les ont touchés, utilisés, y laissant les traces puissamment perceptibles de leur contact familier. Ces traces sont encore presque chaudes, exhalant juste la douleur de l'Absence. Elles attendent toujours d’être apprivoisées.
Rózsa Tatár

Rozsa Millet
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mardi 20 mai 2014

Une promesse d’éternité par Flora

Il y a quelques jours, je suis tombée sur une phrase, très connue, de Lacan: “L'amour, c'est donner ce qu'on n'a pas à quelqu'un qui n'en veut pas”. Terrible constat, terrifiante solitude. Impossibilité de la Rencontre.
Depuis, cette phrase revient sans cesse me hanter. N'est-ce pas la négation même de l'amour qui se cache dans le nœud coulant de cette double négation?...
Est-ce cela qui me dérange? Comme la plupart d'entre nous, j'ai vécu des histoires d'amour dont certaines n'étaient que des fantasmes merveilleux, parfois d'autant plus intenses que non aboutis. Je pense qu'avant tout, c'était du sentiment amoureux que j'étais éprise même s'il s'incarnait en personnes concrètes. Et qu'au fond, je préférais qu'il n'aboutisse pas... sans doute de peur d'être déçue.
Jusqu'à la Rencontre... Et là, je citerai une autre définition, celle d'Alain Badiou: “L'Amour, c'est ce qui transforme le hasard en destin.” Parmi les innombrables rencontres de notre vie, seules quelques unes deviennent Destin. Auparavant, une épreuve terrifiante nous attend: la déclaration. Il faut la “subir”, pire, l'échanger avec l'autre. Pour moi, elle a toujours été le moment d'une tension insoutenable, une question de vie ou de mort. D'ailleurs, la plupart du temps, je l'ai esquivée... Sauf une fois.
La définition d'Alain Badiou me rassure sur ma “normalité”: “La déclaration d'amour est le passage du hasard au destin, et c'est pourquoi elle est si périlleuse, si chargée d'une sorte de trac effrayant. (…) Elle signifie justement le passage d'une rencontre hasardeuse à une construction aussi solide que si elle avait été nécessaire.”*
* in Alain Badiou avec Nicolas Truong “Eloge de l’amour”  éd. Flammarion coll. Café Voltaire
Rózsa Tatár

Rozsa Millet
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vendredi 18 avril 2014

Mauvais œil par Flora

Je ne suis pas à une contradiction près... Plutôt cartésienne, j'aime sentir des fondements solides, si possible appuyés sur des arguments scientifiques, sous mes pieds. Les sables mouvants ésotériques, à base de ressentis obscurs, les superstitions de toute nature qui ont bercé mon enfance, très peu pour moi - dit la raison pure. Cependant...
Parfois, une sorte de fatalisme s'empare de moi, dès que la raison baisse la garde. Est-ce l'atavisme hérité de ma grand-mère: les quinze premiers jours de ma vie, elle s'opposait à ce qu'on me sorte dans la rue afin d'empêcher qu'un mauvais œil se pose sur moi... Elle connaissait des méthodes antiques pour parer aux malédictions, aux sorts jetés aux bêtes et aux humains. Je dois préciser qu'en bonne chrétienne, elle même n'a jamais pratiqué ce genre de magie noire!...
Ma mère souriait à ces sortilèges. Je n'y croyais pas non plus et je poussais l'audace jusqu'à passer sous les échelles ou à croiser le chemin d'un chat noir, sans faire le détour. Cependant, je ne manquais jamais d'arracher un poil de la brosse-hérisson d'un ramoneur et de l'enrouler autour d'un bouton de ma veste - on ne sait jamais! Ni de taper trois fois sur du bois avec le majeur afin de conjurer le mauvais sort... Une sorte de réflexe ancestral.
Ces derniers temps, l'atavisme semble me rattraper. Ma pièce de théâtre pour trois personnages féminins a pris un bon départ: elles se rencontrent dans un endroit incertain, inhospitalier mais l'analogie sartrienne s'arrête là. Toujours est-il qu'elles sont bel et bien mortes, la porte n'a pas de poignée à l'intérieur. Petit à petit, elles se rendent compte que c'est pour l'éternité et qu'elles auront amplement le temps de faire connaissance, ce qui réserve pas mal de surprises pour tout le monde.
Depuis que j'ai trouvé la situation absurde du départ qui rend possible leur rencontre, deux de mes futures comédiennes sont tombées gravement malades, jusqu'à mettre leur vie en danger. Afin de préserver la troisième, encore en bonne santé, j'ai stoppé d'urgence l'écriture de la pièce...
Rozsa Millet

mardi 11 mars 2014

Pensées positives par Flora

Depuis quelques jours, je me sentais revivre, après de longs mois d'abattement, de deuils, des mois d'hiver où je me sens généralement en "hibernation". Je commençais à m'étirer au soleil, à m'émerveiller de la beauté des "petites choses" dont la vue est, paraît-il, capable de prolonger notre vie... de cinq ans! (question simple: comment peut-on calculer le nombre d'années qu'on aurait vécues sans, et celles que nous gagnerions ainsi?…) 
Danger! La fameuse petite voix qui m'avertit dès que je baisse la garde... Et cela n'a pas raté.
Chirac a laissé au moins une phrase célèbre contenant une vérité en béton née de l'expérience: "Les emm...des, ça vole toujours en escadrille!" Je l'ai maintes fois vérifiée.
Les mauvaises nouvelles commençaient à pleuvoir après 15 heures. La santé de plusieurs de mes amis me donne des inquiétudes. Une facture de gaz démesurée me tombe dessus comme un obus, me plongeant dans l'angoisse et le dégoût: combien de personnes, dans notre pays, n'ont même pas idée de ce genre de soucis et combien d'autres, très nombreux, ont des soucis encore plus grands?...
Pour couronner le tout, en gratouillant la terre au pied des rosiers, je tombe sur le cadavre d'une mésange... Petit corps bleu-jaune-vert chatoyant, étranglé probablement par les chats des voisins.
Il faut savoir que la vue des corps sans vie, animaux et humains, me plonge dans un effroi profond, incontrôlable: je tremble, je m'enferme et j'appelle à l'aide... Je suppose que cela vient de mon enfance. Vivants, je n'hésite pas à toucher araignée, crapaud, serpent  -  tout ce qui dégoûte le commun des mortels. Mais la vue des dépouilles me remue jusqu'au tréfonds de moi tel un cataclysme.
Ces derniers jours, je dispensais pas mal de bons conseils autour de moi sur la façon de saisir les petits bonheurs de l’existence. Histoire de pratiquer la pensée positive… Il est temps de me les appliquer.

Rozsa Millet

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