Vague de froid dehors et dedans. Peut-être même plus encore à l’intérieur.
Un moment difficile à passer. Pas le premier, ni le dernier - avec un peu de chance.
Tout le monde connaît ce genre de baisse de tonus. Parfois, la cause en est palpable, bien plus grave qu’une déprime saisonnière ou une opposition des planètes. On cherche une branche pour s’accrocher.
Le Web pullule de phrases bien-pensantes, gorgées de sagesse proverbiale, antique ou plus récente. Cela ne manque pas, des gens qui savent ce qu’il faut à leurs congénères bancals pour tenir debout. Toujours prêts à tendre la béquille morale, pour apporter la preuve de leur savoir-faire à colmater les fissures psychologiques.
Il y a des sites, des blogs spécialisés dans le deuil. Tel prédicateur converti en « self made » psychologue vous noie dans un flot mielleux, telle autre « belle âme » au regard pénétrant, à qui ses propres tourments passés confèrent la mission d’assommer ses « clients » de sentences creuses. Tu es plus bas que terre, tu souffres du manque de l’être cher, cruellement, inconsolablement. Tu cherches un peu de compassion, un mot, un geste, pour desserrer l’étau. On t’assène: «Le temps ne guérit rien. Apprends à vivre avec ta douleur.»
Un peu plus loin, on consent à un chouïa d’avancement, avec une pincée de concession: « Le temps atténuera peut-être les blessures mais il n’apportera jamais l’oubli. » De soi-disant grandes vérités, des lieux communs béants. Manufacturés en série par des gourous amateurs qui, gorgés de suffisance, pondent et distribuent généreusement leurs trouvailles oiseuses. Pourquoi pas? Les clients sont foison.
Les peines de coeur constituent un autre domaine fertile. Personne ne veut de toi? Ton estime personnelle est en chute libre? Te remettre en question? Dangereux pour ladite confiance. J’ai mis la main sur une perle, un conseil inestimable et imparable: « Sois la femme que tout le monde veut mais que personne n’aura. Excepté le seul homme qui se tiendra fièrement à tes côtés. Et tu comprendras que ça valait la peine de l’attendre. »
Ouf, on est sauvés.
Rozsa Tatar
Rozsa Millet
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mercredi 18 mai 2016
mardi 12 avril 2016
Une époque formidable par Flora
Nous vivons une époque mutante. Imperceptiblement ou douloureusement, des transformations surviennent et nous désorientent, nous angoissent; d’autres, au contraire, nous séduisent jusqu’à nous rendre esclaves.
Comment vivre en harmonie avec ces changements, sans nous laisser dominer par eux? Surpris et passablement effrayés par la nouvelle tête qui nous fait face dans le miroir de notre salle de bain, hirsute et bouffie d’une nuit raccourcie par les lumières blafardes des écrans fouillés inlassablement - et qui nous scrutent, tout aussi infatigables - nous nous demandons ce qui nous arrive… L’instant d’après, l’angoisse d’une autre nature reprend le dessus et la main se tend vers le petit rectangle plat fraîchement rechargé afin de vérifier si nous n’avons pas raté un évènement important, un message somme toute creux mais qui nous relie au cercle magique…
La terre entière à portée de main, des contacts démultipliés et instantanés… Pourquoi sommes-nous pourtant pris d’une anxiété tenace devant le sentiment d’une profonde solitude?
Je me tourne vers Pascal dont la phrase tirée de ses « Pensées » me rassure à chaque fois: « Tout le malheur des hommes vient d’une seule chose qui est de ne savoir pas demeurer en repos, dans une chambre. » Seul, face à soi-même. En assumant cette nécessaire et vitale intimité.
Et si toutes les connections frénétiques n’étaient que des leurres pour masquer la vacuité de notre existence? Une course effrénée devant la peur de la mort, ce gouffre ultime? S’agiter pour se donner l’illusion d’agir, serait-ce notre planche de salut?
A chacun de trouver sa réponse. Je ne veux surtout pas rejoindre les rangs serrés des gourous modernes qui vous délivrent la recette salvatrice. Si j’arrive à toucher mon salut, ne serait-ce que du bout des doigts, ce sera déjà considérable…
Bouddha était-il dans le vrai? « Le bonheur n’est pas chose aisée. Il est très difficile de le trouver en soi, il est impossible de le trouver ailleurs. » D’où la nécessité de vivre en paix avec la tête hirsute et insomniaque dans sa glace.
Rozsa Tatar
Rozsa Millet
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Comment vivre en harmonie avec ces changements, sans nous laisser dominer par eux? Surpris et passablement effrayés par la nouvelle tête qui nous fait face dans le miroir de notre salle de bain, hirsute et bouffie d’une nuit raccourcie par les lumières blafardes des écrans fouillés inlassablement - et qui nous scrutent, tout aussi infatigables - nous nous demandons ce qui nous arrive… L’instant d’après, l’angoisse d’une autre nature reprend le dessus et la main se tend vers le petit rectangle plat fraîchement rechargé afin de vérifier si nous n’avons pas raté un évènement important, un message somme toute creux mais qui nous relie au cercle magique…
La terre entière à portée de main, des contacts démultipliés et instantanés… Pourquoi sommes-nous pourtant pris d’une anxiété tenace devant le sentiment d’une profonde solitude?
Je me tourne vers Pascal dont la phrase tirée de ses « Pensées » me rassure à chaque fois: « Tout le malheur des hommes vient d’une seule chose qui est de ne savoir pas demeurer en repos, dans une chambre. » Seul, face à soi-même. En assumant cette nécessaire et vitale intimité.
Et si toutes les connections frénétiques n’étaient que des leurres pour masquer la vacuité de notre existence? Une course effrénée devant la peur de la mort, ce gouffre ultime? S’agiter pour se donner l’illusion d’agir, serait-ce notre planche de salut?
A chacun de trouver sa réponse. Je ne veux surtout pas rejoindre les rangs serrés des gourous modernes qui vous délivrent la recette salvatrice. Si j’arrive à toucher mon salut, ne serait-ce que du bout des doigts, ce sera déjà considérable…
Bouddha était-il dans le vrai? « Le bonheur n’est pas chose aisée. Il est très difficile de le trouver en soi, il est impossible de le trouver ailleurs. » D’où la nécessité de vivre en paix avec la tête hirsute et insomniaque dans sa glace.
Rozsa Tatar
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mardi 23 février 2016
Bilan par Flora
Quarante
et unième billet d'humeur que je poste sur le blog des Mardis
hongrois!... Le premier, il y a 4 ans presque jour pour jour, en janvier
2012. Que de choses se sont passées depuis!...
J'avais
accepté la proposition de Jean-Pierre, sans savoir, indécise, par où
commencer, quelle tonalité donner à ces petits textes que je m'apprêtais
à écrire, à intervalle régulier. Jean-Pierre ne m'a pas facilité la
réponse, me laissant entière liberté pour le choix du sujet, la taille
du texte et même la date de son arrivée. Ce n'était pas étonnant,
connaissant sa grande gentillesse de frère en “magyarité”!
Il y avait bien mes blogs, en français et en hongrois qui existaient respectivement depuis 2008 et 2009, avec leurs post’s mélancoliques,
souvent empreints de nostalgie, sur le temps qui s’enfuit, sur le pays
que j'ai quitté en 1974. Je ne me suis pas coupée définitivement ni du
pays ni de la langue, puisque nous revenions tous les étés pour au moins
un mois dans la famille hongroise à qui - tout comme à celle de France -
nous écrivions une lettre par semaine! Oui, nous étions des bons
enfants...
Aussi,
les événements de la vie quotidienne, les grands ou les minuscules,
offraient des sujets tout chauds. En même temps, j'avançais un peu à
l'aveuglette, ne sachant pas si mes petites “bouteilles à la mer” ont
été repêchées ou non, n'ayant que de très rares échos. Je ne parle pas,
bien sûr, des mots de Jean-Pierre, précieux et amicaux.
Ce
cheminement me fait prendre conscience de mon appartenance désormais à
ce pays qui m'a fait changer de peau, en me faisant changer de langue.
Du coup, l'importance de la langue que l'on parle quotidiennement, celle
qui sert à communiquer en écriture et en lecture et qui modifie
imperceptiblement la structure de notre pensée, nous apparaît limpide.
Et
pourtant, les sédiments des origines affleurent de temps à autres... Un
accent que l'on ne peut ou ne veut pas gommer, des fautes de langue qui
font sournoisement et obstinément irruption dans l'aisance apparente de
la langue d'adoption... Petit trait d'exotisme qui intrigue. Pour moi, à
chaque fois, des comptes à régler avec moi-même.
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samedi 16 janvier 2016
La force des symboles par Flora
Partout
dans le monde, des foules en liesse fêtent l'avènement de la nouvelle
année. Pourtant, ce jour est comme un autre. De plus, il n'est pas
toujours tombé sur un 1er janvier. Sans compter que notre calendrier est
relativement récent...
Depuis
ma plus tendre enfance, j'ai le souvenir de la douce excitation qui
régnait dans la maison: les préparatifs s'annonçaient par des effluves
alléchants provenant de la cuisine et plusieurs sortes de gâteaux
s'amoncelaient au frais. Dans le four en briques, confectionné par mon
père, des choux farcis mitonnaient dans une grande marmite pendant des heures, tout doucement, pour être dégustés après minuit, avec une généreuse cuillerée de crème épaisse...
La
maison a été astiquée à fond car il convenait de recevoir l'hôte
précieux qu'était la Nouvelle Année, avec tous les honneurs. Elle
arrivait, fraîche, pleine d’énergie et de promesses, effaçant nos
ardoises et nous offrant des chances nouvelles. Dehors, la plupart du
temps, une épaisse couche de neige craquetait sous les pas, gommant la
limite des trottoirs, comblant les caniveaux. Un ciel de plomb
enveloppait la nuit, éclairée par la neige vierge.
Ce
soir-là, les enfants avaient le droit de veiller, eux aussi. Les douze
coups de minuit à la radio, plus tard à la télévision nous trouvaient
debout, les mines en émoi, à écouter l'hymne national qui précédait les
embrassades. Tout le monde était conscient de l'importance du moment, de
ce rituel immuable qui nous soudait entre les membres d'une même
nation, partageant le même destin, bon ou mauvais, sur cette terre qui
nous a vus naître et qui devrait nous recevoir. “C'est ton berceau, et ce sera aussi ta sépulture / qui te nourrit et te recouvrira”
dit Vörösmarty dans “Szózat” (Exhortation) et la beauté, la profondeur
de ces vers nous plongeait dans l'émotion... Nous n'avons jamais éprouvé
ce sentiment “national” comme hostile, dirigé contre quiconque...
Seulement nous réunissant, solidaires.
Rozsa Tatar
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lundi 23 novembre 2015
Méfiance par Flora
A
la fin de mon précédent billet d'humeur, il y a environ un mois, j'ai
promis d'être plus gaie, plus conviviale. J'avoue que les évènements
récents ne me facilitent pas la tâche. Heureusement, l'homme ne supporte
pas longtemps l'oppression: ou il y succombe ou il essaie de s'en
libérer, du moins dans sa tête. C’est encore l'espace où se crée le
mieux le monde fabuleux de la liberté intérieure, sans doute la seule
véritable. Les rescapés des oppressions interminables pourraient en dire
long...
Pourtant,
la peur est bien là mais braver la terreur devient acte de résistance.
On ne reconnaît pas le droit à l'ennemi d'imposer sa volonté d'anéantir
tout ce qui faisait “le sel de notre vie”, ces petits plaisirs
qui permettaient de reprendre le collier harassant du quotidien: la
musique, le foot, la terrasse d'un café entre amis, la flânerie
insouciante ou la cohue des préparations des fêtes...
La
méfiance est de mise: dans le métro, les gares, les magasins, dans la
rue ou à l'entrée des spectacles, on jette un rapide coup d'œil
circulaire au repérage d'un colis abandonné ou d’un regard fuyant...
L'ennemi est lâchement invisible. Il veut que l'on soupçonne le voisin,
que l'Autre devienne suspect.
Cette
peur de l'Autre est vieille comme le monde. Il n'y a qu'un moyen pour
la combattre: faire un pas vers cet Autre pour le découvrir. Le
connaître: c'est le début de le reconnaître. De se reconnaître,
mutuellement.
Je
me souviens de la réserve instinctive de ma mère à la nouvelle de notre
installation en Turquie pour six ans. Pour elle - comme pour beaucoup
d'autres - les Turcs représentaient les hordes d'ottomans qui avaient
dévasté la Hongrie aux 16-17ème siècles et elle craignait leur
sauvagerie d'un autre temps, véhiculée par les légendes de l'histoire et
de la littérature. J'ai eu du mal à dissiper sa défiance et je crois
bien qu'elle n'a jamais vraiment compris mon inextinguible nostalgie
pour ce pays et pour le chaleureux accueil de ses habitants.
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mardi 27 octobre 2015
Histoires de Pythie par Flora
Nous
assistons à un début de chambardement planétaire, avec des mouvements
de populations de plus en plus amples. Notre petit globe bientôt trop
exigu pour satisfaire tout le monde en eau, en nourriture et en énergie,
souffre de la pollution, de la surexploitation de ses ressources...
Nous vivons avec ces funestes présages anxiogènes qui nous empêchent de
profiter du présent encore relativement vivable.
Certains
esprits chagrins présentent l'homme comme un prédateur abject,
dangereux, nuisible non seulement pour la nature mais aussi suicidaire à
petit feu. Et ceci en oubliant, dans un aveuglement partial, toutes les
créations humaines, matérielles ou spirituelles, dont nous sommes les
héritiers depuis des millénaires. Car elles sont aussi œuvres de
l'homme. Effarés devant les dégâts causés par la boulimie profiteuse de
l'argent, dégoûtés de l'individualisme forcené des puissants de ce monde
(qui oublient au passage notre finitude commune, en dépit de leurs
rêves de congélations et d'éternité), nous sommes forcés de reconnaître
que l'argent - les commandes des riches et puissants - a généré des
chefs-d'œuvre. Nous sommes en admiration devant le Taj Mahal, les
peintures de Vélasquez, le château de Versailles ou la Grande Muraille
de Chine et tant d'autres encore. La Révolution française en a démoli
beaucoup, les identifiant aux pouvoirs qu'ils représentaient. Des
chefs-d'œuvre passent à la trappe pour des raisons idéologiques ou
obscurantistes, aujourd'hui comme par le passé. Heureusement qu'on a inventé les musées pour les mettre à la portée de tous, du moins le temps de les admirer.
Je
tente de nuancer mes propos, me hisser à la hauteur d’une réflexion
objective, dénuée d’émotionnel. Pourtant, à la vue des ruines de
Palmyre, je me sens dépouillée d'un héritage tout personnel.
Je
ne crois pas à la lutte des forces mystérieuses et abstraites du Bien
et du Mal. Les deux font partie intime de l'homme. Plus encore, je ne
pense pas que l'on puisse porter un jugement sur l'Homme. Il n'existe
que des humains, dans leur abjection ou leur magnificence.
“Meden Agan!” - disait
le message quelque peu énigmatique de la pythie de Delphes: “Rien de
trop”. Autrement dit: observons de la mesure en toute chose. Cela vaut
aussi bien pour nos jugements que pour nos actes.
Je
ne suis pas très optimiste, c'est vrai. L'air du temps est maussade,
frisquet même. Il conviendrait pourtant de ne pas plomber le moral de
tous les visiteurs de ce blog dont l'administrateur m'invite si
gentiment à égayer ses pages!... La prochaine fois, j'essaierai d'être
plus conviviale, promis.
Rozsa Tatar
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lundi 7 septembre 2015
Mal du pays, mal au pays... par Flora
La
vieille maison garde la fraîcheur, tient tête à la canicule brûlante et
lourde. Parfois, nous nous aventurons à l'extérieur pour une balade à
vélo ou plus loin en voiture, une après-midi à la piscine ou des
retrouvailles familiales, avec leurs goûts d'antan. Des pastèques
démesurées craquent sous le couteau et fondent dans la bouche avec la
fraîcheur délicieuse des souvenirs d'enfance... Des gâteaux faits maison
s'engloutissent et nous plongent dans une torpeur non moins
délectable...
On est à cheval sur juillet-août. Je déguste mes vacances paisibles en Hongrie.
Depuis
mon retour en France, des images oppressantes bousculent cette quiétude
ambiante. La Toile bruit de nouvelles alarmantes, le flot ininterrompu
de “migrants”, leur détresse désemparée, les commentaires haineux ou
compatissants - selon la position du commentateur dans le paysage
politique - et la léthargie méfiante de la majorité des habitants créent
un véritable choc. Le pouvoir, depuis des mois, “préchauffe” l'opinion
publique avec des campagnes d'affichage contre toute sorte de risques:
l'envahisseur qui menace le gagne-pain des Hongrois, des terroristes
dissimulés parmi les réfugiés avec l’intention de faire exploser des
bombes en Hongrie, des épidémies qui risquent de se répandre, des femmes
de se faire violer et la racine chrétienne de se faire arracher au
profit de l'islam... Le spectre de l'occupation ottomane d'il y a trois à
quatre siècles se profile à l'horizon...
En
même temps, on passe sous silence quelques “souvenirs” de l'histoire
plus ou moins proche du pays: l'exode de centaines de milliers de
Hongrois jetés sur les routes, accueillis en Europe ou au-delà en 1956,
ceux aussi de la grande crise d'entre les deux guerres dont un grand
nombre a enrichi l'Amérique et l'Australie... Sans parler des centaines
de milliers qui partent, actuellement, pour trouver du travail et une
vie plus décente en Allemagne ou en Grande-Bretagne...
Sans
oublier ces cours d'histoire qui nous ont enseigné l'arrivée des tribus
de nos ancêtres, pas chrétiennes du tout, dans ce pays qui est devenu
leur patrie au prix de beaucoup de sang versé...
Ce
n'est pas simple de quitter son pays. Pas même dans les conditions qui
étaient les miennes en 1974. Ce n'était ni la persécution ni la misère
mais une rencontre, un sentiment, qui m'ont décidée de tout laisser
derrière moi: pays, famille, amis, langue, culture et métier, pour tous
les risques de l'inconnu. A 25 ans, on est confiant jusqu'à
l'inconscience car l'amour devient notre véritable pays...
Rozsa Tatar
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vendredi 12 juin 2015
Blessure de soleil par Flora
Qu'est-ce
qui fait que votre paysage interne, soudain, se métamorphose, du noir
et blanc en deux dimensions, terne et déprimant en multicolore
chatoyant, avec saillies et profondeurs, modelées par un grand soleil ?
Pourtant, en apparence, rien n'a changé. Pas même la couleur du ciel, ni
la température de l'air. Seulement votre vision du monde.
Par
acquit de conscience, vous jetez un coup d'œil sur votre horoscope : ne
serait-ce pas un bouleversement planétaire qui aurait balayé les
influences néfastes qui pesaient sur votre ciel astral depuis des
lustres, sans interruption ? Vous n'y croyez pas vraiment, votre esprit
cartésien et rassuré par les lumières de la science s'en amuse...
Cependant, vous n'avez pas besoin d'aller chez les voisins pour chercher
une pincée d'esprit de contradiction...
Les
messages de sympathie affluent : le monde entier vous fait des sourires.
Effacés le vide austère, le silence pesant, les paralysies insondables :
votre charme flétri reprend de la vigueur et redevient irrésistible !
Vous êtes capable de mettre les plus grincheux dans votre poche et les
sceptiques d'hier viennent manger dans votre main ! Des personnes depuis
longtemps disparues refont surface et vous disent à quel point elles
sont heureuses de vous retrouver et vous avouent l'empreinte ineffaçable
et déterminante que vous avez laissée dans leur vie, dans leur parcours
et que l'enchantement se prolonge, intact, avec les retrouvailles...
Incrédule, vous en avez le tournis. Cependant, votre amour-propre en
convalescence avance avec prudence. Derrière vous, tout près, le long
intervalle à la pesanteur de plomb où rien ne bouge, où vos efforts se
cognent contre un mur de béton et tentent de vous “consoler” par un
désespoir tout stoïque pour rester philosophe quand-même, malgré tout...
Cette confiance à peine frémissante reste sur ses gardes : l'expérience
prouve que les embellies trompeuses augurent des tempêtes
dévastatrices...
Alors, Mercure, Jupiter, Mars ?... Ou, tout bêtement, Espoir ?... Prudence. Ne vous emballez pas.
“La lucidité est la blessure la plus rapprochée du soleil” - dixit René Char.
Rozsa Millet
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lundi 13 avril 2015
Histoire de vaches par Flora
![]() |
| Eglise de Nagypirit, vieille aquarelle de 1961, par R. T. |
Parmi mes premiers souvenirs d’enfant ressurgit la pénombre apaisante de l’étable, ma grand-mère assise
sur une sellette, éclairée par une lampe à pétrole. Elle serre un seau
entre les genoux, la tête appuyée contre le flanc de notre unique vache.
Avec des gestes précis et rapides, elle tire sur les pis et
manifestement, la vache s'en trouve soulagée. Je regarde les jets
vigoureux qui remplissent le récipient, avec un bruit court et dru. Des
bulles éclatent à la surface blanche et une odeur dont tout le monde
raffole, sauf moi, me soulève le cœur...
Des
années plus tard, nous n'avions plus de vache mais mes histoires
d'amour se sont renouées avec le pacifique ruminant pendant mes vacances
chez mes grands-parents maternels, à l'autre bout du pays.
Oui,
à l'autre bout, même si, à l'aune de la Hongrie, cet autre bout n'est
qu'à 400 km... J'avais l'impression de vivre des aventures exotiques,
extraordinaires, baignant dans l'immensité affective de mes
grands-parents, oncles et tantes, en grande liberté. Signe de confiance
suprême, ma tante m'a confié leur vache que j'accompagnais à la pâture
communale, tous les jours, me levant avec le soleil. Nous étions tout un
groupe d'enfants et d'adolescents à garder notre troupeau, et tandis
qu'un de nous surveillait les bêtes, les autres discutaient ou jouaient
aux cartes. Vers midi, j'exhumais de mon sac à dos les tartines
gigantesques de ma tante, au saindoux saupoudré de paprika écarlate et
au saucisson maison. Vers cinq heures, les vaches repartaient vers les
maisons qui les attendaient, les portails grands ouverts. Chaque vache
trouvait le sien, sans aucune aide.
Pendant
des années, j'avais rendez-vous avec ce plaisir pour moi exotique. Je
vivais pied nu, presque tout l'été. J'aimais le contact tiède ou brûlant
du sol sablonneux, tout comme celui de l'herbe fraîche de la pâture...
Parfois,
je gardais la vache de ma tante toute seule. Alors, ces heures de
tête-à-tête avec l'animal paisible me procuraient un sentiment de grande
sérénité. J'observais ses grands yeux mélancoliques, son application
incessante à brouter l'herbe qu'elle arrachait avec un craquement sec.
Elle avançait lentement, consciencieusement, sans s'arrêter, sans même
lever la tête, se contentant de chasser les mouches, d'un coup de queue
nonchalant.
Son
calme inébranlable m'a inspiré un infini apaisement. Jamais de caprice,
de revendication hargneuse, pas d'agressivité sournoise à craindre.
Elle broutait toute la journée : c'était son travail et elle
l'accomplissait avec une grande sérénité. Je marchais à ses côtés, à son
rythme, en laissant mes pensées vagabonder en liberté...
Rózsa Tatár
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lundi 16 mars 2015
Acclimatation par Flora
Incrédules,
nous guettons notre ciel du Nord, bleu azur, baigné de soleil. Ce n’est
pas normal, cela ne peut pas durer! Nous ne sommes pas habitués à
autant de gâteries! Les jacinthes hasardent une tête dehors, prêtes à se
refermer. On ne sait jamais: on a déjà vu le retour du froid, sévère
coup de bambou sur le nez des audacieux qui s'y croiraient!...
Pour
moi, il y a une éternité déjà, le mois de mars évoquait l'irruption du
printemps, avec l'éclosion des fleurs, l'atmosphère soudain radoucie et
chargée de toutes les fragrances... Le 15 mars, fête de la révolution de
1848, écoliers rassemblés dans la cour de l'école, avec nos cravates
rouges, nous récitions des poèmes de Petőfi. Les commémorations avaient
l'avant-goût du printemps qui éveillaient les désirs: envie de
changement, envie d'aimer, envie de faire le plein de l'énergie du
soleil.
Le temps est passé, la jeunesse s'en
est allée... Le climat océanique remplace le climat continental de mes
jeunes années. Les contrastes violents de la chaleur estivale et de
l'hiver glacial laissent la place à la demi-saison éternelle et aux
émotions en demi-teinte... On évite les réactions vives, la passion se
mue en contemplation. A quoi bon céder aux tentations, perdre la tête
avec le délicieux frisson d'antan, pour entrevoir des lendemains sous un
ciel gris et bas?...
Les
attentes et les rêves fiévreux du bonheur se métamorphosent en douce
résignation, à défaut de sagesse... A quoi bon se révolter contre
l'inéluctable? Ce qui compte, c'est de ne pas avoir de regrets...
Serais- je arrivée au sommet de l'acclimatation parfaite?
Rozsa Tatar
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mercredi 11 février 2015
Szőke Tisza par Flora
“Ki a Tisza vizét issza, vágyik annak szíve vissza...” dit la chanson. “Celui qui boit de l'eau de la Tisza, son coeur connaîtra le désir éternel du retour”...
Je
revois mon père dans la barque qui traverse la rivière gonflée par la
crue, de trois fois sa largeur habituelle. Il se penche et remplit le
creux de sa main, pour boire quelques gorgées de l'eau “blonde”...
Tisza, la blonde... Je suis née sur ses bords sablonneux, près de la frontière yougoslave, en
amont de Szeged où sa largeur atteint des dimensions respectables. Mon
père possédait une parcelle de terrain dégagée des mauvaises herbes,
dans la partie inondable, au delà de la digue, tout au bord de l'eau.
Dans la pente plus élevée, il a implanté quelques rangées de vignes et de
pêchers, tandis que plus bas, dans le creux, pommes de terre et maïs
trouvaient de la place dans le sol ingrat. Presque tous les ans, les crues violentes du printemps inondaient la partie basse, emportant l'espoir
de la récolte. Dès que la crue se retirait, mon père, avec
l'obstination infatigable des gens de la terre, retournait le sol
compact pour ressemer maïs et pommes de terre...
Depuis
ma plus tendre enfance, je garde les sédiments des sensations de ces
allers et venues au potager. Celles des débuts du printemps et des
premiers rayons tièdes du soleil éveillant les bourgeons vaporeux des
saules, saison où l'on commence à dégager les pieds des vignes de
leur couverture de sable, jusqu'à l'automne où l'on va les “recouvrir”
pour l'hiver... en passant par l'été torride où je traverse les 100 à
150 m de bosquet avec la cruche à la main pour aller chercher de l'eau
potable à la fontaine, au-delà de la digue... ce bosquet de saules
peuplé de mystères effrayants que je parcours à la hâte, m’imaginant le
Petit Chaperon rouge...
J'ai
le souvenir des crépuscules adoucis au-dessus de la Tisza, des concerts
des grenouilles dans les roseaux et des escadrilles de moustiques qui
partent à l'attaque… Tandis que nous poussons nos vélos chargés jusqu'en
haut de la digue, avec une lassitude bienfaisante dans le corps, en
accord intime avec le jour épuisé par la chaleur, je sens sous mes pieds
nus le sable attiédi...
Rozsa Tatar
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lundi 12 janvier 2015
Vivre l'Histoire... par Flora
Je
me sens saturée d'images et de commentaires. Depuis mercredi midi, j'ai
du mal à quitter les écrans, les ondes de radio. Des vagues d'émotions
me submergent, positives et négatives; elles me mettent en état de
sidération d'abord, puis, peu à peu, je parviens à émerger, à
respirer...
Habituellement,
je me méfie des emballements massifs d'émotions collectives, je préfère
les vivre en profondeur, analysant sans cesse leur signification. Elles
arrivent comme une déferlante, submergeant les foules en état de
sidération. La foule s'amplifie à la mesure du traumatisme subi et il
fait chaud d'y plonger: elle réconforte et décuple les émotions
collectives.
Dimanche
après-midi, nous l'avons vécue, même par procuration, cette libération
par un même mouvement massif, du jamais vu par son ampleur et par son
unité. Même la mémorable effusion de joie de la Coupe du Monde en 1998 a
été battue! Chaque personne semblait être consciente de l'importance du
moment: celui de l'Histoire en marche.
Tout
s'est organisé très vite et sans doute, c'est dans son côté “improvisé
sur le vif” que réside le secret de son succès. Sous le coup de
l'intense stupeur, de révolte, près de 50 chefs d'état (dont “notre”
Viktor, qu'il en prenne de la graine!) se sont réunis en un record de
temps. Parmi eux, certains ne sont pas des modèles de démocrates. Peu
importe, c’est le Symbole qui compte, celui de la cohésion devant la
menace du terrorisme. La foule, immense, sans étiquette d'autre que le
désir commun de rendre hommage aux victimes et aux forces de l'ordre
(acclamation stupéfiante des CRS!), et de prendre conscience de son
attachement à la liberté et à la solidarité, défile interminablement et
dans le calme. Impressionnant! On aimerait y être.
Il
ne faut pas laisser retomber cette émotion collective. Le temps de
l'analyse lucide des évènements et la prise rapide et efficace des
décisions arrive. On se souvient de ce que sont devenues les embrassades
bleu-blanc-rouge de 1998 en peu de temps!...
Surtout, il ne suffira pas de traiter les symptômes, connus depuis longtemps. Il faudra s'attaquer aux causes de la maladie.
N'empêche, cet après-midi, j'ai été particulièrement fière de ma carte d'identité française.
Rozsa Tatar
Rozsa Millet
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jeudi 11 décembre 2014
Rencontres par Flora
Il
m’arrive souvent de faire des rencontres, réelles ou virtuelles qui me
laissent une sensation de légèreté, de lien chaleureux, immédiat. Le
charme passe, un air de complicité s'installe. Il peut disparaître
aussitôt, momentané, ou devenir relation durable, plus ou moins suivie.
Il peut même se muer en amitié mais cela demande, déjà, à écrire une
histoire à plusieurs chapitres. Pour éprouver la solidité du lien.
La
relation amoureuse, c'est tout autre chose. Elle débute, du moins pour
moi, par un coup de foudre, souvent au retardement léger, rappelant la
photo déclenchée à distance. Comme s'il me fallait quelques heures ou
plus, pour que les processus biochimiques - horribile dictu par
les affreux scientifiques qui cassent le rêve - concoctent leurs
mélanges explosifs qui feront voler en éclat toute quiétude. Un laps de
temps nécessaire pour que le fantasme se mette en route et qu'il
transfigure l'autre, le presque indifférent peu de temps auparavant, en
un être exceptionnel qui répondra à tous les critères. Ou presque...
Les rencontres, ce sont des phares minuscules qui éclairent la morne
routine de notre parcours. Cherchons-nous le miroir qui nous renvoie
notre image pour nous rassurer, pour nous flatter ou accabler, ou bien
sommes-nous à la recherche de la différence, de notre part manquante,
afin que le Yin et le Yang puissent devenir un cercle, la forme
parfaite...
Comment savoir si la rencontre sera positive ou négative, amie ou
ennemie? D'autant plus difficile que mon intuition pas du tout
légendaire souffre des emballements enthousiastes qui ont tendance à
idéaliser l'autre, à amplifier les ondes invisibles qui accompagnent ces
petites passerelles permettant de rejoindre l'autre au-dessus de
l'abîme.
Sans compter la rencontre fondamentale - la plus vitale - celle qui nous attend avec nous-mêmes.
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mardi 11 novembre 2014
Planter un arbre par Flora
L'automne
est à l'apaisement: la nature se prépare au repos hivernal, faisant des
provisions d'énergie pour l'arrivée du printemps. En dépit des cadences
effrénées de la vie moderne, nous essayons de suivre ce rythme naturel,
dicté ne serait-ce que par le raccourcissement des jours et la baisse
de la température. La vue du jardin, les platanes dénudés , insinuent
une douce mélancolie...
Hier,
j'ai mis en terre, meuble et humide, mon petit érable du Japon qui
vivotait, s'anémiant depuis trois ans, dans un pot. En hiver, il perdait
ses feuilles et au printemps, il se mettait à bourgeonner comme un
grand, se persuadant qu'il était un vrai arbre...
Je me suis demandé quelle était
la signification de mon geste. Pourquoi ai-je attendu trois ans pour
permettre à mon érable nain de prendre racine? En réalité, c'est
moi-même que j'autorise à pousser des racines dans cette terre noire du
Nord, renonçant à mes velléités éternelles de déménager...
Changer
de lieu, c'est s'accorder une nouvelle chance, un nouveau départ. Se
donner l'illusion que ce n'est pas encore l'ultime station, que la
barrière demeure ouverte. Un arbuste qui reste dans un pot peut
voyager...
En
même temps, planter un arbre est signe d'une certaine confiance en
l'avenir. Selon Illyés, ce sont surtout les vieillards qui plantent des
arbres. Et pourtant, ils sont intimement persuadés qu'ils ne les verront
pas s'épanouir. C'est peut-être une façon de se prolonger dans un
avenir qu'ils espèrent éternel.
Rozsa Tatar
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mardi 16 septembre 2014
Les charmes du quotidien par Flora
En temps de grandes frustrations, de grands malheurs (guerre, exil,
maladie, captivité etc.), les choses de la vie quotidienne prennent une
importance démesurée, deviennent objets de nostalgie sans bornes. Alors
qu'en temps normal, elles peuvent nous plonger dans l'ennui, elles nous
pèsent, elles nous entourent, invisibles habitudes mécaniques, voire
corvées pesantes, nous donnant l'envie de nous évader pour éveiller nos
sens assoupis.
Depuis 2009, je tiens un journal de bord, écrit à la main dans des
cahiers sans lignes ni carreaux. La liberté totale de laisser courir le
stylo feutre sur des pages immaculées. J'en suis à mon quatrième cahier
de 240 pages. On m'a déjà posé la question pour qui je les destinais. A
mes petites-filles, peut-être ? Sans hésitation : avant tout, à moi-même.
Si quelqu'un les lit après ma disparition, je l'assume. Tout ce qui y
est noté est vrai. Mais tout n'y est pas non plus dévoilé. Il existe des
choses indicibles.
Pourquoi ai-je commencé si tard cet exercice qui démarre la plupart du
temps avec les premiers boutons d'acné ? La réponse est simple: la
rencontre avec la mort m'a obligée à essayer de déchiffrer le mystère.
Sans succès, bien évidemment. Mais l'envie d’écrire, enfouie sans doute
très profondément, a fait surface. La solitude, le face-à-face avec
l'inconnue que j'étais pour moi-même a éveillé ma curiosité pour cette
terre inconnue à découvrir. Peu à peu, la conscience du temps qui
s'enfuit à l'accéléré a fait naître le sentiment d'urgence de le fixer, y
compris - et peut-être surtout - dans l'insignifiance du quotidien.
Je me donne ainsi une sorte de comptabilité, une sorte de quittance des
parcelles de la "peau de chagrin » déjà consommées. Ainsi que l'illusion
que ces nombreux jours, je les ai vécus et non pas seulement rêvés...
Rozsa Millet
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jeudi 14 août 2014
Paysage après incendie par Flora
Je
ne veux pas croire que l'été est déjà derrière nous! J'ai besoin du
soleil réparateur, de sa douceur bienveillante pour panser ma grosse
fatigue physique et morale...
Vivre dans le présent, “Carpe diem!”,
croire en une foule de petits miracles qui deviennent réalité, à
condition que nous y croyions... Nous sommes abreuvés de ces conseils
infaillibles, censés nous aider à attraper le bonheur par la queue.
Serait-ce une
simple question de volonté? Certes, les pleurnichards, les râleurs
professionnels, les ronchons permanents ont peu de chance de s'épanouir
dans la sérénité. Avons-nous le choix entre grincheux et bisounours? Le
monde nous bombarde de catastrophes diverses qui sollicitent notre
sensibilité, nous culpabilisent si notre empathie somnole sous les
parasols... Nous devons nous sentir impliqués, concernés, révoltés en
permanence à cause de la bêtise, la cupidité, l'agressivité aveugle des
autres qui déclenchent lesdites catastrophes. Notre apparente
tranquillité passe pour de l'indifférence coupable, de l'égoïsme
mesquin. Non, il ne suffit pas d'être innocent. Il faut sans cesse
œuvrer à l'amélioration de notre monde en folie, en pompiers
infatigables.
Au
moment où j'écris ces lignes, moi, modeste pompier, je déclare être
fatiguée, vidée de mes ressources physiques et morales. Mes batteries
sont à plat... J'ai du mal à m'enflammer pour les causes les plus
nobles, j'ai besoin de REPOS...
Rózsa Tatár
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samedi 14 juin 2014
Vacances manquées par Flora
La
grande « transhumance » des vacanciers approche. Pendant deux mois, les
média, à court de sujets et d’envie, vont nous abreuver des interviews
de quidams, cueillis au volant de leurs voitures, dans des bouchons ou
sur des plages bondées, pour en soutirer invariablement les mêmes
platitudes.
J’ai donc décidé de m’accorder une petite sortie égotiste, moi aussi.
Cet
été, je ne retournerai pas en Hongrie. Depuis que j'ai quitté mon pays
natal, en 1974, j’y ai effectué mon pèlerinage tous les ans, au moins
une fois, parfois deux ou plus. Excepté deux années, chargées de graves
problèmes de santé et de deuil.
Cette
fois-ci, le motif est différent. Je serai occupée en grande partie de
l'été - et je suis fatiguée. Je voudrais de vraies vacances,
insouciantes, sans contraintes. Existent-elles?… Sans doute, pas encore
cette année.
Ce
n'est qu'une partie de la raison. Presque superficielle. L'autre est
plus profonde, souterraine. Elle touche le sentiment intime de
l'appartenance.
J'ai
souvent disserté sur le sentiment d'être assis entre deux chaises, au
risque de se retrouver par terre... A force de se sentir chez soi à
plusieurs endroits, ne compromet-on pas la chance d'avoir un vrai “chez
soi”, de ressentir un véritable enracinement qui n'est pas soumis à la
première bourrasque venue?
Avec
la mort de ma mère, il y a un an, le dernier fil m'attachant à la
maison natale s'est rompu. La maison est toujours là, tous les vestiges
du passé sont en place, immobiles, comme si de rien n'était. Seulement,
ils sont vidés de leur essence. Sans âme. Tels les draps blancs désertés
des revenants.
La
blessure est encore trop vive pour que j’aie le courage de me heurter à
mes fantômes à moi. Depuis longtemps, j'ai la sensation que les objets
sont imprégnés de la présence des personnes qui les ont touchés,
utilisés, y laissant les traces puissamment perceptibles de leur contact
familier. Ces traces sont encore presque chaudes, exhalant juste la
douleur de l'Absence. Elles attendent toujours d’être apprivoisées.
Rózsa Tatár
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mardi 20 mai 2014
Une promesse d’éternité par Flora
Il y a quelques jours, je suis tombée sur une phrase, très connue, de Lacan: “L'amour, c'est donner ce qu'on n'a pas à quelqu'un qui n'en veut pas”. Terrible constat, terrifiante solitude. Impossibilité de la Rencontre.
Depuis,
cette phrase revient sans cesse me hanter. N'est-ce pas la négation
même de l'amour qui se cache dans le nœud coulant de cette double
négation?...
Est-ce
cela qui me dérange? Comme la plupart d'entre nous, j'ai vécu des
histoires d'amour dont certaines n'étaient que des fantasmes
merveilleux, parfois d'autant plus intenses que non aboutis. Je pense
qu'avant tout, c'était du sentiment amoureux que j'étais éprise même
s'il s'incarnait en personnes concrètes. Et qu'au fond, je préférais
qu'il n'aboutisse pas... sans doute de peur d'être déçue.
Jusqu'à la Rencontre... Et là, je citerai une autre définition, celle d'Alain Badiou: “L'Amour, c'est ce qui transforme le hasard en destin.”
Parmi les innombrables rencontres de notre vie, seules quelques unes
deviennent Destin. Auparavant, une épreuve terrifiante nous attend: la
déclaration. Il faut la “subir”, pire, l'échanger avec l'autre. Pour
moi, elle a toujours été le moment d'une tension insoutenable, une
question de vie ou de mort. D'ailleurs, la plupart du temps, je l'ai
esquivée... Sauf une fois.
La définition d'Alain Badiou me rassure sur ma “normalité”: “La
déclaration d'amour est le passage du hasard au destin, et c'est
pourquoi elle est si périlleuse, si chargée d'une sorte de trac
effrayant. (…) Elle signifie justement le passage d'une rencontre
hasardeuse à une construction aussi solide que si elle avait été
nécessaire.”*
* in Alain Badiou avec Nicolas Truong “Eloge de l’amour” éd. Flammarion coll. Café Voltaire
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vendredi 18 avril 2014
Mauvais œil par Flora
Je
ne suis pas à une contradiction près... Plutôt cartésienne, j'aime
sentir des fondements solides, si possible appuyés sur des arguments
scientifiques, sous mes pieds. Les sables mouvants ésotériques, à base
de ressentis obscurs, les superstitions de toute nature qui ont bercé
mon enfance, très peu pour moi - dit la raison pure. Cependant...
Parfois,
une sorte de fatalisme s'empare de moi, dès que la raison baisse la
garde. Est-ce l'atavisme hérité de ma grand-mère: les quinze premiers
jours de ma vie, elle s'opposait à ce qu'on me sorte dans la rue afin
d'empêcher qu'un mauvais œil se pose sur moi... Elle connaissait des
méthodes antiques pour parer aux malédictions, aux sorts jetés aux bêtes
et aux humains. Je dois préciser qu'en bonne chrétienne, elle même n'a
jamais pratiqué ce genre de magie noire!...
Ma
mère souriait à ces sortilèges. Je n'y croyais pas non plus et je
poussais l'audace jusqu'à passer sous les échelles ou à croiser le
chemin d'un chat noir, sans faire le détour. Cependant, je ne manquais
jamais d'arracher un poil de la brosse-hérisson d'un ramoneur et de
l'enrouler autour d'un bouton de ma veste - on ne sait jamais! Ni de
taper trois fois sur du bois avec le majeur afin de conjurer le mauvais
sort... Une sorte de réflexe ancestral.
Ces
derniers temps, l'atavisme semble me rattraper. Ma pièce de théâtre
pour trois personnages féminins a pris un bon départ: elles se
rencontrent dans un endroit incertain, inhospitalier mais l'analogie
sartrienne s'arrête là. Toujours est-il qu'elles sont bel et bien
mortes, la porte n'a pas de poignée à l'intérieur. Petit à petit, elles
se rendent compte que c'est pour l'éternité et qu'elles auront amplement
le temps de faire connaissance, ce qui réserve pas mal de surprises
pour tout le monde.
Depuis
que j'ai trouvé la situation absurde du départ qui rend possible leur
rencontre, deux de mes futures comédiennes sont tombées gravement
malades, jusqu'à mettre leur vie en danger. Afin de préserver la
troisième, encore en bonne santé, j'ai stoppé d'urgence l'écriture de la
pièce...
Rozsa Millet
mardi 11 mars 2014
Pensées positives par Flora
Depuis
quelques jours, je me sentais revivre, après de longs mois
d'abattement, de deuils, des mois d'hiver où je me sens généralement en
"hibernation". Je commençais à m'étirer au soleil, à m'émerveiller de la
beauté des "petites choses" dont la vue est, paraît-il, capable de
prolonger notre vie... de cinq ans! (question simple: comment peut-on
calculer le nombre d'années qu'on aurait vécues sans, et celles que nous
gagnerions ainsi?…)
Danger! La fameuse petite voix qui m'avertit dès que je baisse la garde... Et cela n'a pas raté.
Chirac a laissé au moins une phrase célèbre contenant une vérité en béton née de l'expérience: "Les emm...des, ça vole toujours en escadrille!" Je l'ai maintes fois vérifiée.
Les
mauvaises nouvelles commençaient à pleuvoir après 15 heures. La santé
de plusieurs de mes amis me donne des inquiétudes. Une facture de gaz
démesurée me tombe dessus comme un obus, me plongeant dans l'angoisse et
le dégoût: combien de personnes, dans notre pays, n'ont même pas idée
de ce genre de soucis et combien d'autres, très nombreux, ont des soucis
encore plus grands?...
Pour
couronner le tout, en gratouillant la terre au pied des rosiers, je
tombe sur le cadavre d'une mésange... Petit corps bleu-jaune-vert
chatoyant, étranglé probablement par les chats des voisins.
Il
faut savoir que la vue des corps sans vie, animaux et humains, me
plonge dans un effroi profond, incontrôlable: je tremble, je m'enferme
et j'appelle à l'aide... Je suppose que cela vient de mon enfance.
Vivants, je n'hésite pas à toucher araignée, crapaud, serpent - tout
ce qui dégoûte le commun des mortels. Mais la vue des dépouilles me
remue jusqu'au tréfonds de moi tel un cataclysme.
Ces
derniers jours, je dispensais pas mal de bons conseils autour de moi
sur la façon de saisir les petits bonheurs de l’existence. Histoire de
pratiquer la pensée positive… Il est temps de me les appliquer.
Rozsa Millet
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