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| photo © Pascal Victor |
mise en scène Jean Bellorini
avec Julien Bouanich, Amandine Calsat, Julien Cigana, Delphine
Cottu, Jacques Hadjaje, Clara Mayer, Teddy Melis, Marc Plas, Lidwine de
Royer Dupré, Hugo Sablic, Sébastien Trouvé, Damien Vigouroux
Liliom (ou la vie et la mort d'un vaurien) date de 1909 ; un an plus tard, la pièce est créée à Berlin par Max Reinhardt, qui devait peu après faire redécouvrir
Woyzeck. De fait, la pièce de Molnár regarde à la fois vers Büchner et vers le Brecht de
Baal ou le Horváth de
Casimir et Caroline,
voire au-delà, jusqu'à Sarah Kane ou Novarina. Et son alliage de mélo
et de modernisme, de primitivisme naïf et d'écriture par télescopage de
plans, lui ont valu de faire le tour du monde, au théâtre comme au
cinéma (où
Liliom a été adapté trois fois, notamment par Fritz Lang en 1934, avec Charles Boyer dans le rôle-titre).
Qui est Liliom ? Un homme dont on ne sait presque rien, ni d'où il
vient ni où il va. Il tourne en rond. Sur le manège de la fête foraine
où il officie, où les jeunes femmes s'attardent volontiers pour se
griser un peu plus longtemps de son charme canaille. La foire, lieu
éphémère qu'un peu de toile et de bois fait surgir dans les zones
équivoques entre ville et campagne, offre quelques heures de liberté
illusoire au peuple qui le fréquente : l'occasion de flâner, de
s'exposer aux rencontres, de boire un peu trop, de se laisser gentiment
escroquer par les bonimenteurs. De rêver. Liliom fait partie de ce
décor-là. Il prête son corps et sa belle gueule aux désirs tournoyants
des jeunes filles – mais à part ça, parce qu'il faut bien gagner son
pain, il couche avec la patronne, Madame Muscat. La vie pourrait
continuer ainsi, sans passé et avec encore moins d'avenir. Cette vie-là,
l'existence ordinaire de Liliom, le spectateur ne la verra jamais. Elle
a lieu avant. Quand la pièce commence, cette époque vient de finir,
même si Liliom ne s'en doute pas encore. Quelque chose d'inouï a eu lieu
: Madame Muscat s'est montrée jalouse et a chassé une petite bonne,
Julie, de son manège, avec ordre de ne plus jamais y revenir.
Que
s'est-il passé ? Allez savoir. En tout cas, Liliom suit Julie et quitte
tout pour elle. Le voilà sans situation. Est-ce donc de l'amour, est-ce
un avenir qui s'ouvre ? Une fois encore, allez savoir. Cela y ressemble,
mais Liliom et Julie ont tant de difficulté à trouver leurs mots
qu'eux-mêmes ont bien du mal à y voir clair dans leurs sentiments.
Quelque temps après, Julie est enceinte et Liliom, au chômage, se laisse
tenter par un mauvais coup. Lui qui tournait en rond, le voilà qui
tourne mal. C'est comme la loi de son être. Il voudrait caresser, il
frappe. Il voudrait aimer, il blesse. Il est comme incarcéré en
lui-même, fauve captif privé d'issue. Même le suicide n'en est pas une.
Comme le lui dit une sorte d'ange-inspecteur de police, ce serait trop
facile. Voilà Liliom dans l'au-delà, car la pièce dont il est le héros,
quoique sombre, a la fraîcheur enfantine d'un tableau de Chagall. Après
seize ans dans les flammes du purgatoire, il lui faudra retourner sur
terre. Il devra y voir sa fille afin d'accomplir enfin une seule bonne
action, une action qu'il lui reste à inventer...
Aide-toi, le Ciel t'aidera, dit le proverbe. Et si on ne sait pas ?
Et si on a la malchance d'être à soi-même sa propre cage ? L'histoire
est émouvante et simple comme un vieux conte. Sa modernité théâtrale est
restée intacte. Elle parle de pauvreté, de frustration, de malentendus
destructeurs face aux autres et à soi-même. De ces malheureux êtres dont
la dernière fierté reste celle de s'identifier à leur échec.
Avec
La Bonne âme du Se-Tchouan,
qu'ils ont présentée à Berthier, Jean Bellorini et ses interprètes de
la compagnie Air de Lune viennent d'aborder des questions analogues. Le
chef-d'œuvre de Molnár permet au nouveau directeur du TGP de Saint-
Denis de les reprendre à un autre point de vue et avec d'autres
couleurs, mais avec la même générosité – et toujours à sa manière,
musicale et sensible.
Plus d'information sur
theatre-odeon.eu